Quiero Vivir

Quiero Vivir

de Muriel Brener

  • Quiero Vivir
  • France2005
  • Réalisation : Muriel Brener
  • Scénario : Muriel Brener
  • Image : Muriel Brener
  • Son : Muriel Brener, Jean-Christophe Caron
  • Montage : Patrick Zouzout
  • Musique : Eric Kolo, La Flor del Fango, Carlos Condori
  • Producteur(s) : Muriel Brener
  • Production : Rosemary
  • Distributeur : Floris Films
  • Date de sortie : 14 juin 2006
  • Durée : 1h20

Quiero Vivir

de Muriel Brener

Enfants des rues de La Paz


Enfants des rues de La Paz

Le pre­mier por­trait de Quiero Vivir donne le ton du doc­u­men­taire: « Je m’ap­pelle Juan Car­los Salazar, ma vie c’est la rue. (…) Nous étions trente-cinq enfants et sur les trente-cinq, seuls qua­tre ont survécu. On n’est pas dans la rue par plaisir. S’il vous plaît, aidez-nous. » Parce que Muriel Bren­er a enquêté sur ces enfants par le biais d’une ONG, Enda, qui leur vient en aide et les accueille, son doc­u­men­taire pro­pose sur un sujet dif­fi­cile un relatif mes­sage d’e­spoir. Quiero Vivir tente aus­si de livr­er, avec peut-être un peu moins de rigueur, un éclairage sur le con­texte poli­tique et social en Bolivie. Muriel Bren­er ose un doc­u­men­taire à la fois engagé et sen­si­ble.

Avec un cer­tain humour, Quiero Vivir s’ou­vre sur une séquence de west­ern où deux cow-boys se pro­posent de descen­dre vers la Bolivie. Il paraît qu’on y trou­ve des richess­es à foi­son dans le sous-sol… Mais ce sont des abîmes de mis­ère dans lesquels la suite du film nous plonge. À La Paz, une réal­ité très sor­dide saute à la gorge. Elle s’in­car­ne dans les vis­ages de ces enfants des rues aux­quels s’est attachée Muriel Bren­er. Ces vis­ages sont d’abord masqués: cagoules et capuch­es ser­vent de rem­part con­tre le reste de la société, qui leur vient si peu en aide. Les vis­ages ne se décou­vrent que pour la réal­isatrice, qui les a apprivoisés peu à peu, avec per­sévérance. Ils sont beaux et bruns, indi­ens, elle les filme au plus près, vive­ment, zoomant par­fois jusqu’au regard. Au début, un por­trait de jeune s’achève par un arrêt sur image suivi d’un recadrage en plan ser­ré sur le vis­age: on recon­naît la fin plas­tique des 400 Coups, et c’est là peut-être la seule référence que se per­met Muriel Bren­er. Thème de l’en­fance en péril, aban­don­née par la société.

Et les vis­ages par­lent: les langues se délient, les his­toires s’é­grè­nent, pathé­tiques. Vio­ls, par­fois suiv­is de grossess­es, morts des proches, mal­adies que l’on ne peut guérir par manque d’ar­gent, aban­dons par la famille, sépa­ra­tions d’avec un frère ou une sœur, pri­va­tions de nour­ri­t­ure et de toit: la vie a con­damné ces enfants à une incom­men­su­rable soli­tude. Leur souf­france n’a d’ailleurs d’é­gale que leur courage. L’un d’eux déclare, avec humour, que s’il n’ar­rive pas à être infor­mati­cien il sera ter­ror­iste, car c’est le des­tin qui l’y oblige… Cepen­dant, dans l’en­ceinte d’En­da, des ami­tiés se recon­stru­isent. Les édu­ca­teurs se sub­stituent aux grands frères. Le mes­sage est le suiv­ant, délivré par Hugo, le per­son­nage prin­ci­pal du film: « Le seul espoir, c’est les enfants. Si nous les éduquons bien, quand ils seront grands ils pour­ront don­ner » — idéal­isme assumé, con­cret, con­va­in­cant, que Muriel Bren­er traduit par le terme de résilience emprun­té à Boris Cyrul­nik.

Le film souf­fre prob­a­ble­ment d’une volon­té de trop en dire. Le doc­u­men­taire mul­ti­plie ain­si les panora­mas sur La Paz et les images de vie quo­ti­di­enne, afin d’ac­com­pa­g­n­er la parole des enfants. Il effleure aus­si, par le biais du por­trait de Hugo qui vit à Enda depuis plus de dix ans et a la chance d’aller à l’U­ni­ver­sité, le con­texte poli­tique bolivien. Muriel Bren­er par­le de tout, des men­aces qui pèsent sur la cul­ture indi­enne et la langue Aymara, des rival­ités entre provinces, des iné­gal­ités cri­antes de richess­es, de la cor­rup­tion, et va jusqu’à évo­quer les copinages à l’u­ni­ver­sité et le prix exor­bi­tant du diplôme du bac. Elle filme aus­si des man­i­fes­ta­tions qui ont apparem­ment pré­paré la vic­toire d’E­vo Morales aux élec­tions de 2005 — le pre­mier Indi­en à être élu prési­dent depuis deux siè­cles, mal­gré la très forte majorité d’In­di­ens dans le pays. Le film aurait sans doute gag­né à se resser­rer com­plète­ment sur son sujet, les enfants des rues. Mais il est vrai que leur sort est indis­so­cia­ble du marasme nation­al. Quand aux panora­mas sur La Paz, ils mon­trent à quel point cette ville, presque un immense bidonville en fait, est engoncée, entre les mon­tagnes, dans une sorte de cuvette super-urban­isée, où l’on conçoit que cha­cun y soit livré à soi-même.

Ce qui rend Quiero Vivir très attachant, c’est avant tout la sincérité de sa réal­isatrice. Der­rière sa caméra d’où on l’en­tend pos­er ses ques­tions en voix off, ten­ant à la main un micro qui par­fois ren­tre involon­taire­ment dans le champ, Muriel Bren­er a fait de la réal­i­sa­tion de ce doc­u­men­taire, et de sa pro­jec­tion une néces­sité à laque­lle il paraît inutile de résis­ter. Elle mène les entre­tiens avec finesse − une des belles scènes du film mon­tre une jeune fille dont on devine qu’elle a été vio­lée, cepen­dant Muriel Bren­er ne la force pas à en par­ler. Le silence de la jeune fille en dit naturelle­ment beau­coup plus long. La spon­tanéité du doc­u­men­taire, par­fois qua­si naïve, avec force ralen­tis, noirs et blancs, sur-musi­cal­i­sa­tions, et l’ac­cent sur les notions un peu rebattues de voy­age, ren­con­tre, engage­ment, enfance, emporte mal­gré tout l’ad­hé­sion, parce que l’in­vestisse­ment de la réal­isatrice est vis­i­ble à tous les niveaux. Par exem­ple, la grat­i­tude de la petite fille à laque­lle on offre à boire et à manger, et qui s’éloigne seule dans la rue, à la toute fin du film, est un vrai moment d’é­mo­tion: c’est ain­si que l’a voulu la réal­isatrice, et c’est ain­si qu’on le reçoit. En sor­tant de la salle on a envie d’en savoir plus sur la Bolivie. On prend aus­si con­science du prob­lème des enfants des rues, qui est un prob­lème mon­di­al. Les deux objec­tifs de Quiero Vivir sont donc atteints.

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