Gilda

Gilda

  • Gilda
  • États-Unis1945
  • Scénario : Jo Eisinger, Marion Parsonnet, sur une histoire d'E.A. Ellington
  • Image : Rudolph Maté
  • Décors : Robert Priestley
  • Costumes : Jean-Louis
  • Montage : Charles Nelson
  • Musique : Doris Fisher, Allan Roberts
  • Producteur(s) : Virginia Van Upp
  • Production : Columbia Pictures
  • Interprétation : Rita Hayworth (Gilda), Glenn Ford (Johnny Farrell), George Macready (Ballin Mundson), Joseph Calleia (Maurice Obregon), Steven Geray (oncle Pio), Joe Sawyer (Casey)
  • Distributeur : Park Circus
  • Date de sortie : 7 mai 2014
  • Durée : 1h46

Gilda

Femme fatale et vilains messieurs


Femme fatale et vilains messieurs

Il y a quelques mois, nous disions dans ces mêmes colonnes, à pro­pos de Made­moi­selle Gagne-Tout de Cukor, que la présence au générique de cer­tains noms (du réal­isa­teur au scé­nar­iste, en pas­sant par chef op’ et com­pos­i­teur) nous ras­sur­ait immé­di­ate­ment sur la qual­ité à venir du film que nous regar­dions. Et voici que l’une des œuvres les plus bril­lantes du film noir vient agréable­ment nous con­tredire. Réal­isé par un cinéaste dont le seul titre de gloire provient de la con­fu­sion courante avec son homo­logue, l’un des « grands » du ciné­ma améri­cain (King Vidor), écrit par un scé­nar­iste presque débu­tant, et inter­prété par un acteur rarement inou­bli­able (Glenn Ford), Gil­da n’a au départ presque rien pour plaire. Est-ce la présence de la somptueuse Rita Hay­worth qui boule­verse la donne?

Rita Hay­worth, à l’ex­em­ple d’une Mar­i­lyn, est une actrice « fab­riquée ». Par son père d’abord, qui la força à utilis­er ses charmes évi­dents et ses tal­ents de danseuse pour s’in­tro­duire à Hol­ly­wood. Par ses nom­breux maris ensuite, à com­mencer par Orson Welles, qui se servit de l’au­ra de son épouse pour la pub­lic­ité de La Dame de Shang­hai. Enfin, par le sin­istre patron de la Colum­bia, Har­ry Cohn, qui la trans­for­ma physique­ment en objet sex­uel, objet du fan­tasme des sol­dats améri­cains, « bombe atom­ique » avant l’heure. Mais Rita Hay­worth, à la dif­férence d’une Mar­i­lyn, ne sut pas utilis­er cet autre « moi », cette image créée de toutes pièces que tous voulaient lui ren­voy­er.

Gil­da est la femme fatale. Trou­blante d’une beauté inac­ces­si­ble, mangeuse d’hommes hyp­no­ti­sante, aux longues jambes inter­minables et à la chevelure volu­mineuse, on la croit sans hésiter capa­ble des pires per­ver­sités. Gil­da est un « type », celui de la femme crim­inelle, égoïste et arriv­iste du film noir. Mais le por­trait se trou­ble très vite: à l’im­age tra­di­tion­nelle de la femme fatale, qui se marie pour l’ar­gent et détru­it les hommes qui se pren­nent à son piège, Gil­da répond par une sen­si­bil­ité extrême, une forte super­sti­tion et une fidél­ité en un amour unique et idéal. Cette ressem­blance trou­blante entre la per­son­nal­ité de l’ac­trice et celle de son per­son­nage (Rita est Gil­da, sans aucune ambiguïté) por­ta telle­ment préju­dice à Rita Hay­worth qu’elle-même dis­ait: « Les hommes s’en­dor­ment avec Gil­da et se réveil­lent, déçus, avec moi. »

À l’im­age de ce tra­vail sur le rôle-titre, Gil­da est un film sur le regard et les non-dits, sur la remise en ques­tion des évi­dences. À com­mencer par les sous-enten­dus du film, sur lesquels de nom­breux cri­tiques ont déjà beau­coup glosé. Car le titre est un leurre: Gil­da n’est pas le per­son­nage cen­tral, c’est-à-dire celui autour duquel tourne l’his­toire. Elle n’ap­pa­raît d’ailleurs qu’au bout d’une ving­taine de min­utes, alors que le film déroule d’abord les bal­bu­tiements d’une ami­tié vir­ile, sans aucun doute homo­sex­uelle, entre le dan­gereux patron d’un casi­no en Argen­tine et un petit mal­frat (John­ny, le nom de tous les gang­sters) devenu l’employé et le con­fi­dent de cet homme mys­térieux. Les sym­bol­es sont d’une lim­pid­ité éton­nante: on relèvera, entre autres, l’épée que sort le patron de sa canne, con­sid­érée comme « un » ou « une » troisième ami(e) (l’in­ter­ro­ga­tion est trou­blante) ou la jalousie mal­adive de John­ny Far­rell vis-à-vis de la nou­velle femme de son patron, la somptueuse Gil­da.

Entre ces deux hommes, dont elle con­stitue pour­tant le prin­ci­pal sujet de con­ver­sa­tion, la femme n’a aucune place. Son pou­voir sex­uel est sans cesse remis en cause, tout en étant par­ti­c­ulière­ment appuyé: vêtue ou qua­si­ment dévêtue des tenues les plus provo­cantes (on pense à la scène du strip-tease sur la chan­son « Put the Blame on Mame »), Gil­da ne provoque qu’un désir fic­tif chez les hommes qui l’en­vi­ron­nent. On l’ad­mire sans trop oser la touch­er, et aucun de ses deux maris ne con­somme véri­ta­ble­ment le mariage. Trop belle, trop sincère, Gil­da est empris­on­née dans le rôle qu’elle s’est don­née mal­gré elle, à la fois con­stam­ment entourée et éter­nelle­ment seule.

L’in­térêt prin­ci­pal de Gil­da se joue donc sur cet appar­ent para­doxe: sug­gérant presque trop (on peut reprocher à Gil­da de nom­breuses facil­ités scé­nar­is­tiques et quelques longueurs), Charles Vidor refuse pour­tant de lever les prin­ci­pales ambiguïtés de l’his­toire. D’où vien­nent les per­son­nages? Qui sont-ils? Que se trame-t-il réelle­ment dans ce casi­no sin­istre? Peut-on croire vrai­ment au hap­py-end réu­nis­sant Gil­da et John­ny alors que le sen­ti­ment d’amour ressen­ti par les per­son­nages est à plusieurs repris­es com­paré à de la haine? La mise en scène est à peine explica­tive: Vidor s’a­muse d’un jeu sur l’om­bre dans lequel il plonge ses per­son­nages, qu’il filme sou­vent de dos, comme pour les ren­dre encore plus flous. De même sur les regards: Gil­da est un film où l’on observe beau­coup, où l’on se sur­veille con­stam­ment (on pense aux stores des bureaux au-dessus du casi­no, qui s’ou­vrent et se fer­ment), mais sans jamais réelle­ment com­pren­dre ce que l’on voit. Dans ce film trop noir, seule la femme, pure même dans ses pires vices, peut être source de lumière.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !