Duelist

Duelist

de Lee Myung-se

  • Duelist
  • (Hyeongsa)
  • Corée du Sud2005
  • Réalisation : Lee Myung-se
  • Scénario : Lee Myung-se, Lee Haekyung
  • d'après : le manhwa Damo Namsoon
  • de : Bang Hakki
  • Image : Hwang Ki-seok
  • Montage : Go Limpyo
  • Musique : Cho Sungwoo
  • Producteur(s) : Oh Eunsil, O Sumi, Kim Jae-young
  • Interprétation : Ha Ji-won (Namsoon), Gang Dongwon (Yeux Tristes), Ahn Sungki (le détective Ahn), Song Youngchang (le ministre de la Défense)...
  • Distributeur : La Fabrique de Films
  • Date de sortie : 17 mai 2006
  • Durée : 1h50

Duelist

de Lee Myung-se

Entre lame et pinceau


Entre lame et pinceau

Dans une cour de Corée du XVI­Ie siè­cle, la cor­rup­tion règne et la révolte gronde, cristallisée par l’op­po­si­tion entre un mys­térieux rebelle artiste mar­tial et une jeune mem­bre de la police. Sur un canevas mille fois vu, Duelist pro­pose une alter­na­tive impar­faite mais auda­cieuse aux clones de Tigre et Drag­on.

Depuis le suc­cès de Tigre et Drag­on, pour­tant con­tre-exem­ple du ciné­ma héroïque asi­a­tique, les nou­veaux avatars du genre font fig­ure de pro­duc­tions à la chaîne importées en lot depuis l’Ori­ent pour répon­dre à une mode. Le récent Wu Ji est notam­ment un exem­ple de cette regret­table ten­dance, qui veut que le film de cos­tumes asi­a­tiques avec une ten­dance pronon­cée aux arts mar­ti­aux spec­tac­u­laires soit syn­onyme de suc­cès rentable au box-office. Qu’im­por­tent le scé­nario, la mise en scène, le jeu d’ac­teur, pourvu qu’on ait des effets spec­tac­u­laires: Tigre et Drag­on, Le Secret des Poignards volants, Wu Ji, etc. envahissent régulière­ment les écrans, avec une régu­lar­ité qui évoque plus les séries de Maciste, du Gen­darme, ou l’œu­vre de Max Pecas, qu’un courant artis­tique recon­naiss­able et prég­nant. Seul le Hero de Zhang Yimou peut pré­ten­dre à un dis­cours et une forme dignes d’in­térêt, bien que lui-même ne soit pas exempt des défauts inhérents au genre — un léger sen­ti­ment de vide dans le script, notam­ment.

Con­traire­ment à tous les films préc­ités, Duelist refuse dès le départ de se pren­dre au sérieux, et choisit de saisir les oppor­tu­nités qui lui sont offertes d’un dis­cours artis­tique orig­i­nal et foi­son­nant. Con­nais­sant les défauts du genre en matière de scé­nario, notam­ment, le film choisit de présen­ter une trame décousue, sou­vent anachronique, et une intrigue pour le moins mince. Le réal­isa­teur Lee Myung-se choisit délibéré­ment de tourn­er le dos à la rigueur his­torique habituelle dans un film en cos­tumes: visuelle­ment, le film n’est aucune­ment réal­iste, et cos­tumes et col­ifichets affichés ne sont que des pré­textes à la splen­deur visuelle. Il a placé son film sous les signes con­joints de la beauté visuelle, de l’har­monie des couleurs, de la choré­gra­phie et du mou­ve­ment. L’u­til­i­sa­tion de la tech­nique col­orimétrique 4K per­met d’ac­centuer les couleurs, ain­si que la façon dont les éclairages naturels les font ressor­tir: le film béné­fi­cie ain­si d’une grande richesse de l’im­age, d’une styl­i­sa­tion per­ma­nente des formes et des couleurs. La tem­po­ral­ité, enfin, et le rythme de l’ac­tion sont dilatés ou réduits selon les besoins de l’ex­pres­sion, sans le moin­dre regard pour la vraisem­blance.

La plus grande qual­ité de Duelist tient avant tout dans l’ap­proche orig­i­nale des arts mar­ti­aux, évidem­ment omniprésents dans le film. Le réal­isa­teur a soumis ses acteurs à un entraîne­ment cen­tré autour de la danse et du base-ball, pour dépein­dre les mou­ve­ments et atti­tudes des com­bat­tants. S’en­suit, à l’écran, une série de scènes mar­tiales que l’on attend avec une gour­man­dise cer­taine, tant elles sont poé­tiques et de toute beauté. Leur effi­cac­ité tient notam­ment dans l’al­ter­nance, tant au niveau visuel que de celui du mon­tage et du rythme: plans rap­prochés et larges s’in­ter­pénètrent d’une façon assez sub­tile­ment tra­vail­lée pour appuy­er la nar­ra­tion, en parais­sant pour­tant dis­posés de façon anar­chique. Le rythme oscille entre des ralen­tis longs, presque inter­minables, et des alter­nances de plans courts et agres­sifs. Tout est mis au ser­vice de la vision du réal­isa­teur, nar­ra­teur omni­scient libre de soulign­er les plus infimes détails, et le spec­ta­teur est rapi­de­ment emporté par la frénésie ambiante.

Le dis­cours du film est donc tout entier cen­tré autour de l’im­pact, de l’ef­fet pro­duit: c’est une grande réus­site en cela que cette car­ac­téris­tique majeure de l’an­i­ma­tion asi­a­tique est très rarement trans­posée dans les adap­ta­tions pour le grand écran des suc­cès de ce média prin­ci­pale­ment télévi­suel. Suiv­ant la logique qui auréole d’un halo de qual­ité suprême toute pro­duc­tion asi­a­tique, la France a eu son lot de tels films, directe­ment en DVD pour la plu­part. Si Old Boy et Bat­tle Royale avaient réus­si à tran­scen­der les lim­ites de l’adap­ta­tion avec un dis­cours pro­pre et effi­cace, les médiocres Azu­mi, St John’s Wort, Uzu­ma­ki, Hiroku the Gob­lin ou Sky­high sont les reje­tons d’un ciné­ma sans ambi­tion, en dehors de celle de redonner une jeunesse com­mer­ciale à un matéri­au déjà couron­né de suc­cès sur le petit écran. On retrou­ve dans Duelist les ingré­di­ents de la nar­ra­tion par­fois chao­tique des ani­mes: omniprésence des gags dans le déroule­ment d’une intrigue sérieuse, musique appuyant par­fois lour­de­ment les effets, atem­po­ral­ité et styl­i­sa­tion extrême des effets de nar­ra­tion. Mais là où les autres films chutent par manque d’indépen­dance vis-à-vis du matéri­au d’o­rig­ine, Duelist accepte les con­traintes du genre et les recy­cle à son prof­it: c’est là ce qu’il manque aus­si à ces loin­tains cousins que sont les Poignards volants et con­sorts.

D’un point de vue pure­ment formel, autant que dans les inten­tions artis­tiques, Duelist brille par son intégrité. C’est hélas au détri­ment d’autres élé­ments du film: le jeu d’ac­teurs et le scé­nario. Qua­tre per­son­nages struc­turent le film : Nam­soon, Yeux Tristes, le détec­tive Ahn et le Min­istre de la défense. Le per­son­nage de Nam­soon est inter­prété par Ha Ji-won, actrice décou­verte en France dans Phone. Si son per­son­nage partage la vedette avec Yeux Tristes, mys­térieux et som­bre, Ha Ji-won com­pose une jeune enquêtrice au ser­vice de l’aris­to­cratie sans la moin­dre nuance, selon une approche résol­u­ment cen­trée sur les gags graphiques — gri­maces, splas­tic, comique de sit­u­a­tion pass­able­ment grotesque… Sou­vent flan­quée du gaffeur Ahn, inter­prété dans le même reg­istre par le pour­tant estimable Ahn Sung­ki, elle perd dans les moments d’é­mo­tion ses dernières onces de crédi­bil­ité. Le min­istre félon, inter­prété par Song Youngchang a, dans ses moti­va­tions comme dans ses rela­tions avec son pro­tégé Yeux Tristes, un poten­tiel qui ren­voie osten­si­ble­ment aux adap­ta­tions shake­speari­ennes de Kuro­sawa – dans les inten­tions, du moins. Si son inter­pré­ta­tion est respectable, elle est sin­gulière­ment main­tenue en retrait par la mise en scène, évac­uant là aus­si tout poten­tiel émo­tion­nel, même s’il paraît bien plus crédi­ble que Nam­soon. Yeux Tristes, enfin, sem­ble se pos­er en sym­bole du film: élé­gant, mys­térieux, par­fois d’une infinie beauté, et vide de sens mal­gré un grand poten­tiel.

Le scé­nario est quant à lui à la fois sim­pliste et con­fus. C’est d’au­tant plus regret­table que le titre même du film prête à une dou­ble lec­ture qui aurait pu enrichir le pro­pos: s’il est ques­tion de duel, c’est avant tout entre amants qu’il se déroule, une danse de séduc­tion entre les deux pro­tag­o­nistes. Mais si l’in­juste­ment mécon­nu Mil­le­ni­um Actress de Satoshi Kon livrait autour d’un tel canevas un dis­cours sub­til, ambigu et envoû­tant, Duelist laisse cette poly­sémie de côté, pour une fois encore tout sac­ri­fi­er au style visuel.

Mal­gré ses défauts, Duelist est un bel objet pic­tur­al, un tableau mou­vant, un exer­ci­ce de style, et surtout une avancée cer­taine vers la matu­rité pour le genre inau­guré en occi­dent par Tigre et Drag­on. Il est regret­table que Lee Myung-se n’ait pas su tem­pér­er sa créa­tiv­ité, et qu’il situe son film dans la déca­dence du genre: il ne nous reste plus qu’à atten­dre le juste milieu entre l’asep­sie des exem­ples tra­di­tion­nels de ce type de pro­duc­tion et la styl­i­sa­tion extrême et par­fois abstraite de ce Duelist.

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