V pour Vendetta

V pour Vendetta

de James McTeigue

  • V pour Vendetta
  • (V for Vendetta)
  • États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne2005
  • Réalisation : James McTeigue
  • Scénario : Andy Wachowski, Larry Wachowski
  • d'après : la bande dessinée V pour Vendetta
  • de : David Lloyd, Alan Moore
  • Image : Adrian Biddle
  • Montage : Martin Walsh
  • Musique : Dario Marianelli
  • Producteur(s) : Joel Silver, Grant Hill, Andy Wachowski, Larry Wachowski
  • Interprétation : Hugo Weaving (V / William Rookwood), Natalie Portman (Evey Hammond), Stephen Rea (Eric Finch), John Hurt (Adam Sutler), Tim Pigott-Smith (Creedy), Rupert Graves (Dominic), Roger Allam (Lewis Prothero), Ben Miles (Dascomb), John Standing (l'évêque Lilliman), Sinéad Cusack (Delia Surridge)...
  • Distributeur : Warner Bros France
  • Date de sortie : 19 avril 2006
  • Durée : 2h10

V pour Vendetta

de James McTeigue

V pour vanité, V pour vacuité


V pour vanité, V pour vacuité

Dans une Angleterre – presque – fic­tion­nelle, le gou­verne­ment fas­ciste a pris le pou­voir. Face à lui, seul se dresse V, énig­ma­tique ter­ror­iste lib­er­taire et masqué, qui sauve et recueille la jeune Eve. Adap­té d’un chef-d’œu­vre de la cul­ture comics, le film s’é­parpille entre spec­tac­u­laire et sub­ver­sif, pour ne finir par être qu’un block­buster « péri­ode Matrix » de plus.

V for Vendet­ta est la dernière adap­ta­tion ciné­matographique tirée des comics d’Alan Moore, scé­nar­iste dont l’œu­vre a déjà été douloureuse­ment défor­mée dans From Hell, La Ligue des Gen­tle­men Extra­or­di­naires et Con­stan­tine. Autant dire que le pro­jet, devenu mythique à force de sus­citer l’in­térêt de nom­breux réal­isa­teurs tels que Ter­ry Gilliam, était à même d’in­spir­er chez les fans autant d’ef­froi que d’e­spoir. Finale­ment, cette nou­velle tran­scrip­tion de son œuvre à l’écran devrait faire date, puisqu’elle est en même temps la plus fidèle et la plus ratée de toutes. Les Wachows­ki, à la pro­duc­tion et au scé­nario, ont man­i­feste­ment eu à cœur de con­serv­er l’essence du com­ic book, en reprenant de nom­breux pas­sages-clés avec une humil­ité cer­taine. L’in­trigue même de l’œu­vre orig­inelle ayant été revue pour coller au plus près aux exi­gences du block­buster, la plu­part de ces scènes sont vidées de leur force, trans­for­mées pour la plu­part en pas­sages oblig­és du film de rébel­lion que se veut être V. Triste para­doxe: c’est donc en voulant rester fidèle à l’œu­vre d’o­rig­ine que V souligne plus inten­sé­ment tous ses man­ques et toutes ses carences inco­hérentes.

Du seul point de vue de la pure adap­ta­tion, V est un ratage reten­tis­sant, une fade retombée d’une des œuvres graphiques les plus impor­tantes des années 1980. Mais, s’il reste très loin – et c’est un doux euphémisme – de la folie de l’œu­vre orig­inelle, un film comme From Hell reste pass­able­ment accept­able, grâce à une inter­pré­ta­tion de qual­ité et une pho­togra­phie volon­taire­ment out­ran­cière, qui illus­tre avec bon­heur les hor­reurs sur­v­enues à Whitechapel. Ce n’est hélas que par­tielle­ment le cas de V. Si l’on peut saluer l’in­tégrité artis­tique de Hugo Weav­ing, qui tient le rôle-titre entière­ment masqué avec une cer­taine prestance, c’est la seule par­tic­u­lar­ité de son jeu, par ailleurs fort atone. Natal­ie Port­man reste en deçà des pos­si­bil­ités mon­trées, notam­ment, dans Clos­er, et com­pose le per­son­nage d’Eve avec peu de con­vic­tion. On en vient à être soulagé que le scé­nario ne lui laisse pas plus qu’une place acces­soire. Bal­lot­té entre une fidél­ité voulue au scé­nario orig­i­nal et une volon­té ferme d’ef­fi­cac­ité, le film rend son per­son­nage, nor­male­ment cen­tral et vital, indi­geste et dis­pens­able; un sim­ple pré­texte scé­nar­is­tique pour approcher le per­son­nage de V.

L’An­gleterre fas­ciste post-apoc­a­lyp­tique de V est écrasée sous le talon pro­téi­forme de son pro­pre Big Broth­er: un appareil répres­sif de con­trôle puis­sant agis­sant sous le cou­vert de l’im­punité. Les par­tis pris esthé­tiques oscil­lent entre un post-indus­triel médi­atisé orwellien et le fog lon­donien. C’est un choix par­fois heureux – notam­ment lorsque le leader Adam Sut­ler vilipende haineuse­ment ses hommes sur un écran gigan­tesque qui écrase autant le spec­ta­teur que les per­son­nages. Le film a le mal­heur de venir après les glacés Gat­ta­ca et Equi­lib­ri­um, pour citer les plus récents. Nan­tis tous deux de bud­gets large­ment moin­dres, les films jouaient de la lumière et de la mise en scène avec bien plus d’as­tuce et d’in­ven­tiv­ité que James McTeigue, le réal­isa­teur, aupar­a­vant assis­tant-réal­isa­teur sur la trilo­gie Matrix. La pro­mo vante à loisir l’im­pli­ca­tion de l’équipe dans cette saga mys­ti­co-bau­druch­esque, et que l’on soit ras­suré: si c’est une caméra lestée au plomb qui suit les méfaits de V, la séquence en bul­let-time (en l’oc­cur­rence, à renom­mer knife-time) est bien présente.

Plein de bonnes inten­tions, fourni en bonnes idées pho­tographiques, V pour­rait avoir été un de ces block­busters qui ral­lie cinéphiles et cinéphages, éter­nelle dichotomie. Il appa­raît finale­ment qu’un tel espoir se sera révélé vain: le grand spec­ta­cle clin­quant, vide et fade tri­om­phe face au pam­phlet anar­chiste; la forme se pros­titue aux exi­gences du suc­cès et prend le pas sur le fond. Et pour­tant…

Et pour­tant, peut-on aujour­d’hui acca­bler de telle façon un film si dénon­ci­a­teur? L’An­gleterre de V courbe l’é­chine sous le talon de fer d’un fas­cisme bon teint, qui pour­tant a des relents fam­i­liers de cer­taines réal­ités poli­tiques. Un gou­verne­ment à la main­mise pesante sur les médias, qui stig­ma­tise les minorités (intel­lectuelles, sex­uelles, religieuses, raciales…): com­ment ne pas ressen­tir ici la par­en­té avec les régimes passé – à l’heure où j’écris ces lignes – de Sil­vio Berlus­coni, présent de George W. Bush, ou futur de Nico­las Sarkozy? Com­ment peut-on oser douter d’un film qui se per­met une cri­tique si trans­par­ente, à l’heure où l’au­to­cen­sure et le poli­tique­ment cor­rect sont de mise dans les médias de masse? Cette même cri­tique était latente, enfouie dans le gal­i­ma­tias ésotérique des Matrix: le con­trôle de la per­cep­tion – lire, à notre époque, les médias – est la clé du con­trôle du peu­ple. Les Wachows­ki seraient-ils en train de nous dire quelque chose? Auraient-ils un con­tenu engagé à pro­mou­voir?

Ce serait prêter des inten­tions trop pures à ces réal­isa­teurs: si Matrix était effec­tive­ment caviardé de mes­sages sub­ver­sifs, le film lais­sait le spec­ta­teur libre de choisir le côté extrême­ment spec­tac­u­laire, au détri­ment de la réflex­ion médi­a­tique. Il en va de même pour V pour Vendet­ta: le mes­sage est bien là, hérité du com­ic book, mais noyé sous un déchaîne­ment graphique et spec­tac­u­laire qui le place loin en arrière-plan. Plus per­ni­cieux encore, le scé­nario lib­er­taire du film offre au spec­ta­teur un place­bo intel­lectuel, le sen­ti­ment d’avoir accom­pli quelque chose, passé une étape intel­lectuelle, dans cette per­cep­tion renou­velée des dan­gers d’un état total­i­taire. Au sor­tir de la salle, qui ne se dira pas, trans­porté (quoique…) par la révolte prônée par V, qu’il fait par­tie de ce grand mou­ve­ment de foule qui a pris pour devise que « le gou­verne­ment doit crain­dre le peu­ple, et non le con­traire »? Et, le cœur tout entier à cette révo­lu­tion par procu­ra­tion, le spec­ta­teur oubliera qu’elle n’ex­iste que sup­port­ée par le film. À l’heure où les médias tri­col­ores ont joué à leur guise la par­ti­tion des man­i­fes­ta­tions antigou­verne­men­tales, et où le mou­ve­ment s’est éteint avec l’en­t­hou­si­asme que lui por­taient les jour­naux de 20h, voir V avec un œil juste légère­ment plus para­noïaque – ou plus lucide? – per­met de se sou­venir qu’il n’est finale­ment qu’un film de diver­tisse­ment, qui ne se sert de la révolte que comme argu­ment de pro­mo­tion.

V n’est donc finale­ment pas l’héri­ti­er de La Com­mune (Paris 1871), de L’Alle­magne en automne, de Land and Free­dom, ou de La Bataille d’Al­ger, avec lesquels, au con­traire, le ciné­ma pro­mou­vait la révolte, quelle qu’elle soit, et quelque jus­ti­fiée qu’elle ait été. V n’est qu’un film bâtard, pro­pre à apais­er les poussées d’ur­ticaire révoltées d’une pop­u­la­tion en mal de change­ment sans risque, et qui se sat­is­fait de l’adré­naline d’une révo­lu­tion vécue sur cel­lu­loïd alors même que les idées oppres­santes qui légiti­ment cette révo­lu­tion à l’écran men­a­cent de devenir des réal­ités.

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