© Zootrope Films
Massaker
  • Massaker
  • Allemagne, France, Liban, Suisse2005
  • Réalisation : Monika Borgmann, Lokman Slim, Hermann Theissen
  • Image : Nina Menkes
  • Son : Hermann Theissen
  • Montage : Anne De Mo, Bernd Euscher
  • Musique : FM Einheit
  • Producteur(s) : Joachim Ortmans, Marie-Michèle Cattelain, Philippe Avril, Lokman Slim, Werner Schweizer
  • Date de sortie : 22 février 2006
  • Durée : 1h38

Le caméraman et le bourreau


Le caméraman et le bourreau

Faire témoign­er six anciens par­tic­i­pants du mas­sacre de Sabra et Chati­la peut sem­bler une entre­prise des plus périlleuses. Mais lorsque, plus de vingt après, on est encore dans l’in­ca­pac­ité de désign­er les vrais respon­s­ables de cette tragédie, la parole des bour­reaux devient d’une pré­ciosité incroy­able. Sans le moin­dre juge­ment, Moni­ka Borgman, Lok­man Slim et Her­mann Theis­sen recueil­lent d’ef­froy­ables témoignages sur l’in­imag­in­able.

Du 16 au 18 sep­tem­bre 1982, plusieurs cen­taines de civils sont sauvage­ment assas­s­inés à Sabra et Chati­la, chef-lieu de la présence pales­tini­enne civile au Liban. Ce mas­sacre est per­pétré par les pha­langistes, mil­ice chré­ti­enne libanaise dirigée par Elie Hobei­ka, dans un secteur occupé par l’ar­mée israéli­enne, alors sous la respon­s­abil­ité d’Ariel Sharon. Une com­mis­sion offi­cielle d’en­quête super­visée par Yitzhak Kahan recon­naît le 7 févri­er 1983 la respon­s­abil­ité des mil­ices chré­ti­ennes libanais­es sans vrai­ment clar­i­fi­er le rôle d’Is­raël. Ariel Sharon, alors min­istre de la Défense, doit démis­sion­ner tan­dis qu’on soupçonne la Syrie d’avoir com­man­dité ce mas­sacre pour ternir l’im­age de l’É­tat hébreu.

En 1996, Moni­ka Borgman a l’idée de ce pro­jet, mais elle ne ren­con­tre un des par­tic­i­pants au mas­sacre qu’en 1999. En près de deux ans, les réal­isa­teurs parvi­en­nent à rassem­bler cinq d’en­tre eux mais en 2001, les Forces de Sécu­rité stop­pent net le pro­jet en les arrê­tant sans la moin­dre jus­ti­fi­ca­tion. Ce n’est qu’en 2003 qu’ils réu­nis­sent à nou­veau six autres tor­tion­naires pour lesquels ils pré­cisent dans le dossier de presse: « Nous avons pris comme principe de base de ne pas divulguer leur iden­tité. Mais pré­cisons aus­si que les six hommes qui appa­rais­sent dans le film vivent par­mi nous, au sein de la société libanaise, et mènent une vie nor­male. »

Dif­fi­cile d’imag­in­er que l’on puisse men­er une exis­tence « nor­male » lorsqu’on a par­ticipé à un tel mas­sacre. Dif­fi­cile aus­si de s’i­den­ti­fi­er à ces per­son­nages. La ten­ta­tion des réal­isa­teurs aurait pu être de juger ces anonymes, de les ren­voy­er à leurs pro­pres respon­s­abil­ités. Pour­tant, le dis­posi­tif ressem­ble à s’y mépren­dre à celui d’un réquisi­toire: dans des salles aux murs dépeints et luisants, les bour­reaux tournoient sur eux-mêmes face caméra, hési­tants, éper­dus, mais aus­si par­fois incon­scients du lavage de cerveau qu’ils ont dû con­naître pour effac­er toute trace d’hu­man­ité, de respect de la vie humaine. Il n’en est rien, et ce par­ti pris de la neu­tral­ité pour­ra peut-être indis­pos­er cer­tains spec­ta­teurs. L’am­bi­tion de Mas­sak­er est juste­ment d’aller au-delà du réquisi­toire d’une heure trente, exer­ci­ce qui nous per­met rarement de com­pren­dre les enjeux sous-jacents d’un tel mas­sacre tant le mon­tage ne nous per­me­t­tra pas d’en­vis­ager l’énorme tra­vail de ces doc­u­men­taristes. Car en fil­mant au plus près ces corps d’hommes dont on ne voit jamais les vis­ages, les trois réal­isa­teurs réus­sis­sent à ren­dre compte de la plus insur­montable hor­reur: la dis­pari­tion. Et c’est là que les deux doc­u­men­taristes parvi­en­nent à faire ciné­ma: ren­dre à l’imag­i­naire le poids de la sug­ges­tion. Les pho­togra­phies du mas­sacre, présen­tées aux bour­reaux comme preuves de leur mémoire, ne seront vis­i­bles qu’à l’ar­raché. L’im­age retrou­ve sa place ou, dis­ons, son châs­sis ambiva­lent: prou­ver ou manip­uler.

À la manière du film de Rithy Pahn, S21, les trois réal­isa­teurs font revivre le cal­vaire de plusieurs cen­taines de per­son­nes par le biais de témoignages aus­si pré­cis qu’éd­i­fi­ants, là où d’autres doc­u­men­taires se seraient lim­ités à rassem­bler des pho­tos et des images d’archives. Preuve que même les tor­tion­naires n’ont rien oublié de leurs actes, ont même par­fois ressen­ti du dégoût à voir un homme se faire égorg­er ou encore une jeune femme se faire vio­l­er avant d’être abattue. Mas­sak­er rend le témoignage pos­si­ble en con­tre­point d’un non-dit qui pol­lue encore la con­science libanaise. Mais peut-on croire en leur repen­tir? Rien n’est moins sûr. Au spec­ta­teur d’ou­vrir les pages si douloureuses d’une his­toire refoulée. Au cri­tique d’in­viter le spec­ta­teur à ouvrir les vannes de la réflex­ion.

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