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Orgueil et préjugés

Orgueil et préjugés

de Joe Wright

  • Orgueil et préjugés
  • (Pride and Prejudice)
  • Royaume-Uni2005
  • Réalisation : Joe Wright
  • Scénario : Deborah Moggach
  • d'après : le roman Orgueil et préjugés
  • de : Jane Austen
  • Image : Roman Osin
  • Montage : Paul Tothill
  • Musique : Dario Marianelli
  • Producteur(s) : Tim Bevan, Eric Fellner, Paul Webster
  • Interprétation : Keira Knightley (Elizabeth Bennet), Matthew Macfadyen (Fitzwilliam Darcy), Brenda Blethyn (Mme Bennet), Donald Sutherland (M. Bennet), Judi Dench (Mme Catherine De Bourg), Rosamund Pike (Jane Bennet), Jena Malone (Lydia Bennet), Simon Woods (M. Bingley), Kelly Reilly (Caroline Bingley), Rupert Friend (M. Wickham)
  • Date de sortie : 18 janvier 2006
  • Durée : 2h

Orgueil et préjugés

de Joe Wright

Autant en emportent les sentiments


Autant en emportent les sentiments

Matins de brume et soirées au clair de lune, robes de cam­pagne en coton et robes de bal en soie, redin­gotes et cha­peau claque, chevauchées dans la forêt et prom­e­nades péde­stres dans la lande désolée, galanterie hyp­ocrite et galante hypocrisie… Le film roman­tique bri­tan­nique est devenu au fil du temps un genre ciné­matographique en soi, avec codes et clichés à la clé, pour la plu­part tirés d’une lit­téra­ture foi­son­nante et pas­sion­nante. D’E.M. Forster aux sœurs Bron­të, en pas­sant par William Thack­er­ay, les écrivains de l’élé­gante Angleterre du XIXe siè­cle font depuis des années les délices du ciné­ma – pour le pire, mais aus­si par­fois pour le meilleur. Témoin cette exquise adap­ta­tion du roman de Jane Austen.

Con­traire­ment à ce qu’on pour­rait penser, au vu des très nom­breuses adap­ta­tions déjà exis­tantes, trans­pos­er l’œu­vre de Jane Austen à l’écran est extrême­ment risqué. Plusieurs cinéastes s’y sont déjà cassé les dents : Robert Z. Leonard en 1940 avec une fade ver­sion d’Orgueil et préjugés, Dou­glas McGrath en 1996 avec un Emma totale­ment raté, ou Gurinder Chad­ha, qui ten­ta en 2004 d’ ”indi­anis­er” Orgueil et préjugés (tou­jours lui) avec un mièvre Coup de foudre à Bol­ly­wood. La ques­tion qui sous-tend ces échecs n’est pas tant le respect ou non des œuvres, mais plutôt l’in­com­préhen­sion de ce qui fait la richesse du style de Jane Austen : non pas l’his­toire en elle-même, dont les prin­ci­paux traits pour­raient se résumer en deux phras­es, mais la car­ac­téri­sa­tion et l’é­tude psy­chologique très poussée de cha­cun des per­son­nages, tou­jours dess­inés dans leur rap­port pré­cis avec un envi­ron­nement et une posi­tion sociale.

De ce point de vue, Orgueil et préjugés, déli­cat por­trait des con­ven­tions strictes et des non-dits d’une petite société cam­pag­narde, fait office de chef-d’œu­vre dans la bib­li­ogra­phie de miss Austen. Les préjugés, ce sont ceux de l’in­sou­ciante et jolie Eliz­a­beth Ben­net envers l’élé­gant mais hau­tain Fitzwilliam Dar­cy, dont le com­porte­ment méprisant l’in­sup­porte. L’orgueil, c’est celui de ce même Dar­cy, qui tente de résis­ter à la pas­sion qui l’at­tire inex­orable­ment vers Eliz­a­beth, car la jeune femme est d’un rang social inférieur au sien… Sur cette trame en apparence sim­pliste se gref­fent d’autres intrigues sec­ondaires, sources de malen­ten­dus et de rebondisse­ments, qui pro­gres­sive­ment vont enchaîn­er Eliz­a­beth et Dar­cy l’un à l’autre et en faire l’un des cou­ples les plus roman­tiques (dans l’ac­cep­tion lit­téraire du terme) de la cul­ture anglaise.

Joe Wright, dont c’est le pre­mier long métrage, relève donc un sérieux défi. Mais con­traire­ment à ses prédécesseurs, le cinéaste a (sem­ble-t-il) par­faite­ment com­pris qu’il ne s’agis­sait pas de racon­ter une his­toire, mais de recréer une atmo­sphère, d’im­merg­er le spec­ta­teur dans l’am­biance feu­trée d’un salon anglais. Cette préoc­cu­pa­tion se sent para­doxale­ment dans le point le plus faible du film : le cast­ing. Keira Knight­ley incar­ne à la per­fec­tion une Eliz­a­beth libre et délurée, naturelle­ment séduisante. Mais son charisme est d’au­tant plus cri­ant que ses parte­naires sont falots, à com­mencer hélas par Matthew Mac­fadyen, qui fait du séduc­teur Dar­cy une timide vic­time du charme d’Eliz­a­beth (un sac­rilège !) au lieu d’u­tilis­er sa beauté froide pour accentuer le prodigieux orgueil dont le per­son­nage est pourvu.

Étrange­ment, ces fautes de cast­ing ont peu d’in­ci­dence sur le film, tant Joe Wright s’est con­cen­tré sur la façon dont la mise en scène rendrait le mieux compte du style de Jane Austen. Le résul­tat est iné­gal : on s’a­gace de temps à autre des tics de l’élève appliqué, à la recherche du meilleur effet ciné­matographique, sou­vent asso­cié à des flous ou ralen­tis anar­chiques. Mais il est ras­sur­ant de sen­tir qu’au­cune scène n’est prise à la légère, et que cha­cune est placée dans un con­texte ciné­matographique (et non sim­ple­ment scé­nar­is­tique). Ce tra­vail est par­ti­c­ulière­ment clair dans les nom­breuses scènes de bal, dont chaque mou­ve­ment est choré­graphié, pour les con­former à un univers social où tout se dit avec un regard ou la pres­sion d’une main. Les vire­voltes de la caméra, et l’usage des effets tournoy­ants d’une valse ou d’une bal­ançoire traduisent ain­si mieux qu’un dia­logue les sen­ti­ments con­fus et le malaise d’Eliz­a­beth face à l’amour pas­sion­né que lui voue un homme qu’elle croy­ait détester.

L’in­tel­li­gence de ce petit film est de savoir sec­ouer la fibre sen­ti­men­tale en cha­cun de nous. Le flot­te­ment doucereux des mou­ve­ments d’une caméra très mobile, comme dans ce très joli trav­el­ling avant, au début du film, qui suit la pro­gres­sion d’Eliz­a­beth dans la salle de bal, provoque ain­si une sen­sa­tion agréable d’en­voûte­ment, au point de laiss­er des impres­sions rêvées, où un gros plan sur le vis­age d’Eliz­a­beth sem­ble refléter celui de Dar­cy. Car la pas­sion d’Eliz­a­beth et de Dar­cy devient telle­ment pal­pa­ble – notam­ment dans les deux très belles scènes d’amour, où Joe Wright flirte avec le cliché dans le but évi­dent de séduire le spec­ta­teur – qu’il est des moments où les per­son­nages sem­blent sor­tir de l’écran et vibr­er avec nous. L’oc­ca­sion de faire un tel com­pli­ment à un cinéaste est trop rare pour qu’on ne la sai­sisse pas.

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