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Thérèse

Thérèse

  • Thérèse
  • France1986
  • Scénario : Alain Cavalier, Camille de Casabianca
  • Image : Philippe Rousselot
  • Son : Alain Lachassagne, Dominique Dalmasso
  • Montage : Isabelle Dedieu
  • Musique : Gabriel Fauré, Jacques Offenbach
  • Producteur(s) : Maurice Bernart
  • Interprétation : Catherine Mouchet (Thérèse), Hélène Alexandridis (Lucie), Aurore Prieto (Céline), Clémence Massart-Weit (la prieure), Sylvie Habault (Pauline), Nathalie Bernart (Aimée), Mona Heftre (Marie), Béatrice de Vigan (la chanteuse), Jacqueline Legrain (la violoniste), Guy Faucon (le fiancé d'Aimée), Joël Le François (le jeune médecin), Josette Lefèvre (une nonne), Pierre Maintigneux (le médecin du couvent)...
  • Date de sortie : 24 septembre 1986
  • Durée : 1h34

Thérèse

Portrait de femme en mystique


Portrait de femme en mystique

Lisieux, 1888. Thérèse Mar­tin, âgée de 15 ans, veut entr­er au Carmel. Elle se heurte aux réti­cences de la mère supérieure qui la juge trop jeune ain­si qu’au refus du clergé local, curé et évêque. Obstinée, Thérèse se rend à Rome et obtient une déro­ga­tion du Pape. Au cou­vent, durant neuf ans, elle met toute son énergie à vivre un amour du Christ qui con­tribuerait au Salut des autres. Mais elle fait aus­si l’ap­pren­tis­sage de la soli­tude et de la dom­i­na­tion de soi. Ajoutée au froid, aux pri­va­tions et au manque de soins, la tuber­cu­lose provoque sa mort en 1897.

Thérèse de Lisieux selon Alain Cavalier

Il existe plusieurs représen­ta­tions ciné­matographiques de Thérèse Mar­tin, en reli­gion Thérèse de l’En­fant-Jésus et de la Sainte-Face. Par­mi bien des films, Julien Duvivi­er a réal­isé, dès 1929, La Vie mirac­uleuse de Thérèse Mar­tin. Il faut aus­si remar­quer Procès au Vat­i­can de Paul de Saint-André (1952), Le Vrai Vis­age de Thérèse de Lisieux de Philippe Agos­ti­ni (doc­u­men­taire NB, 1964) et, plus récem­ment, His­toire print­anière d’une petite fleur blanche des jésuites cinéastes et psy­ch­an­a­lystes Michel Farin et Denis Vasse (60mn) ou The True Sto­ry of Saint Therese of Lisieux (2005). Entre tous, Thérèse par Alain Cav­a­lier est sans con­teste le plus orig­i­nal. Car ce n’est pas l’his­toire d’une sainte mais le por­trait d’une ado­les­cente amoureuse de Jésus qu’a voulu don­ner à voir ce réal­isa­teur à l’œu­vre orig­i­nale. Après une for­ma­tion à l’ID­HEC, Alain Cav­a­lier, né en 1931, a d’abord accom­pa­g­né les débuts ciné­matographiques de son cama­rade Louis Malle, dont il a été l’as­sis­tant sur Ascenseur pour l’échafaud, en 1957, et Les Amants, en 1959. Ses pre­mières réal­i­sa­tions ont porté sur la guerre d’Al­gérie, qu’il a été l’un des rares cinéastes français à abor­der de front avec Le Com­bat dans l’île (1961), avec Jean-Louis Trintig­nant et Romy Schnei­der, et surtout L’In­soumis (1964), avec Alain Delon et Lea Mas­sari. Il a obtenu ensuite ses pre­miers suc­cès avec des réal­i­sa­tions plus tra­di­tion­nelles, comme La Chamade, adap­ta­tion d’un roman de Françoise Sagan, avec Michel Pic­coli et Cather­ine Deneuve, en 1968. À par­tir de 1976, il a rad­i­cal­isé son tra­vail en le recen­trant sur des comé­di­ens peu con­nus. Il tend alors à épur­er sa mise en scène, comme dans Mar­tin et Léa en 1979.

Mais dans cette évo­lu­tion de Cav­a­lier vers une sorte d’épure du ciné­ma, Thérèse, présen­té en 1986, mar­que l’é­tape cap­i­tale. Alain Cav­a­lier avait éclairé qua­tre ans plus tôt la « méth­ode » de cette œuvre longue­ment mûrie dans À pro­pos de Thérèse, un film réal­isé pour la télévi­sion dans la col­lec­tion « Ciné­ma-Ciné­mas ». « Je fais un film sur des per­son­nes dont le silence est la règle. » Il annonce un extrême dépouille­ment. Tout au long de Thérèse, le décor n’est con­sti­tué que d’un mur gris uni­forme devant lequel quelques meubles per­me­t­tent de situer l’ac­tion des actri­ces et de rares acteurs. Le son est enreg­istré en direct ; les images ne sont accom­pa­g­nées d’au­cune musique.
L’ensem­ble, avec un dia­logue très écrit et une série de plans liés les uns aux autres par des « fon­dus au noir », sug­gère ain­si un univers de sen­ti­ments et d’é­mo­tions qui donne à Thérèse une force peu com­mune. Il ne s’ag­it pas d’une recon­sti­tu­tion his­torique réal­iste, mais, comme pour Mau­rice Pialat et son Van Gogh en 1991, d’une sorte de « fic­tion biographique » (Didi­er Coureau), un entre-deux entre « fic­tion » et « doc­u­men­taire ». Alain Cav­a­lier s’est expliqué en avançant son refus de la fic­tion. « La fic­tion m’en­nuie. J’ai besoin de m’in­téress­er à quelqu’un, d’en­quêter. »[ref]A. Cav­a­lier, « La caméra explore Thérèse », Notre His­toire, n° 27, octo­bre 1986, p. 48.[/ref] Nour­ri de sa pro­pre expéri­ence, il a ori­en­té cette recherche vers Thérèse de Lisieux. « Je crois que pour retrou­ver la source pre­mière, il faut remon­ter à l’époque où j’é­tais ado­les­cent. J’ai été élevé dans un pen­sion­nat religieux. Ce genre d’é­d­u­ca­tion laisse des sen­sa­tions très fortes. On vous dresse, on vous inculque tout un sys­tème idéologique avec lequel vous finis­sez par être en accord par­fait. Vous avez des bouf­fées de mys­ti­cisme. Par la suite, vous faites des études, vous ren­con­trez des femmes, et tout cela dis­paraît, prêt à resur­gir, comme une riv­ière qui s’en­gouf­fre sous la terre. Sans doute étais-je arrivé à un moment de ma vie où il me fal­lait aller pêch­er cette émo­tion ado­les­cente. Je suis alors tombé sur les textes de sainte Thérèse dans une édi­tion cri­tique qui racon­tait sa vie, sa mal­adie. J’ai ressen­ti une grande émo­tion devant l’his­toire de cette très jeune fille qui est entrée au cou­vent pour trou­ver quelque chose ; qui l’a trou­vé, mais qui a trou­vé aus­si, du même coup, sa mort. »[ref]Ibid.[/ref]

De fait, la biogra­phie de Thérèse Mar­tin par Alain Cav­a­lier emprunte cer­tains traits du doc­u­men­taire. Mais en affir­mant aus­si son point de vue, ce cinéaste-auteur con­tem­po­rain des cinéastes de la Nou­velle Vague livre beau­coup plus qu’un doc­u­men­taire ou une fic­tion tra­ver­sée par le doc­u­men­taire. Son film est une véri­ta­ble œuvre de créa­tion, ou de recréa­tion, du réel de la car­mélite Thérèse Mar­tin, per­son­nal­ité mys­tique très orig­i­nale. Pour traiter de ce sujet, Alain Cav­a­lier a recours à des par­tis-pris esthé­tiques et à un « matéri­au » par­ti­c­uli­er qui fondent sa biogra­phie ciné­matographique sur l’art du por­trait pic­tur­al. Les plans liés par des « fon­dus au noir » s’ap­par­entent, avec la con­tin­uelle frontal­ité des nom­breux gros plans de tous les vis­ages d’ac­teurs et le détail de cer­tains objets, davan­tage à la pein­ture clas­sique qu’au théâtre. Respectueux du silence qui enveloppe la vie monacale, ils sont en effet comme autant de tableaux des « van­ités » dans lesquelles la représen­ta­tion n’épuise jamais l’in­ter­pré­ta­tion.

Com­ment relater à la fois le quo­ti­di­en des neuf années de Thérèse Mar­tin au Carmel de Lisieux et, surtout, l’essence de son exis­tence avant sa mort, à 24 ans, en 1897 ? L’am­bi­tion ciné­matographique d’Alain Cav­a­lier est aus­si sim­ple que démesurée. « Sor­tir de la nuit d’a­vant le ciné­ma, apprivois­er l’im­age qui va le car­ac­téris­er de bout en bout, tant cette image est neuve, inédite, vir­ginale. » L’im­age de Thérèse Mar­tin, ce sera le film de sa vie, c’est-à-dire un film sur la vie qui l’habitait. « Thérèse est né d’une émo­tion, du sen­ti­ment que je ressen­tais vis-à-vis d’une jeune fille qui est morte très tôt. Toute dis­cus­sion théologique m’en­nuie. Je pense sim­ple­ment qu’il y a un principe de vie qui court, et je m’in­téresse aux gens qui se réu­nis­sent pour le main­tenir plutôt qu’à ceux qui veu­lent le détru­ire. »[ref]Ibid.[/ref]

Avec une rare maîtrise de l’el­lipse, Alain Cav­a­lier donne à voir en qua­tre cent cinquante-deux plans la vie de Thérèse d’abord en famille et au Carmel. Il était d’abord par­ti à la recherche d’un cou­vent. Il aura eu finale­ment recours au seul stu­dio. Il n’est de toute façon pas un cinéaste du deco­rum et de l’ar­ti­fice, mais le révéla­teur d’une human­ité vraie où love l’af­fec­tion et peut se chercher l’Amour de Dieu. C’est pour don­ner plus de poids à l’hu­man­ité de son réc­it que cet adver­saire de la fic­tion a ajouté le per­son­nage fic­tif de Lucie aux per­son­nages véri­ta­bles de la Mère supérieure et des sœurs de Thérèse par­mi les religieuses du cou­vent. Con­sœur et amie (amoureuse aus­si ?), Lucie incar­ne plus encore la grande human­ité des mem­bres de la com­mu­nauté. Alors que l’évo­ca­tion du religieux est tou­jours un pari risqué lorsqu’il s’ag­it du spir­ituel, Alain Cav­a­lier accentue d’au­tant plus la force de l’in­car­na­tion que c’est dans la foule des sen­ti­ments qui ani­me Thérèse Mar­tin que peu­vent le mieux se dis­tinguer ses états d’âme de mys­tique.

Le spec­ta­teur peut ain­si voir Thérèse en famille, avec son père et sa sœur. Le père man­i­feste à ses filles, mais plus encore à sa petite dernière, affec­tion et ten­dresse. Comme lorsqu’il chauffe le lit de ses deux filles et leur ménag­er un univers douil­let. Thérèse est con­sciente de cela et de la peine qu’elle fait en annonçant son désir d’en­tr­er au cou­vent. Mais elle est mue par une force plus grande. Elle tient à une messe avec une inten­tion pour le crim­inel qui vient d’être con­damné à mort. Thérèse en prière passe la main sur sa nuque. « Je le sauverai. » Elle s’est privée pour lui et cherche dans le jour­nal de son père, endor­mi, l’in­for­ma­tion de l’exé­cu­tion du con­damné. Ce dernier a embrassé le cru­ci­fix. La foi de Thérèse est tout entière dans cette spon­tanéité et cette volon­té obstinée. Elle l’écrit avec son sang. « Jésus, mer­ci. » Elle est prête à se don­ner et sans doute sa déci­sion d’en­tr­er au Carmel est-elle alors prise. Mal­gré sa peine, son père la sou­tient. Il a déjà deux filles au Carmel. Mais l’amour con­sent à tout. La Mère supérieure con­seille la patience. « Ce sont les hommes qui déci­dent. » Une mys­tique est tou­jours sus­pecte aux yeux de l’In­sti­tu­tion ecclési­as­tique que domine la gente mas­cu­line. Il faut donc toute l’opiniâtreté de Thérèse pour affron­ter un univers d’hommes pru­dents, voire réservés sur sa voca­tion. Il lui faut faire mon­tre de son ent­hou­si­asme au Pape pour voir son souhait enten­du.

La vie d’une com­mu­nauté religieuse n’est pas tou­jours exal­tante. Il s’ag­it d’af­fron­ter le labeur quo­ti­di­en, comme à la lin­gerie et à la cui­sine, ou la jalousie et les mesquiner­ies ; le pou­voir aus­si. C’est aus­si la longueur du temps et l’austérité des repas ou du froid de l’hiv­er. Dans cet univers de femmes, la fête de Noël est l’oc­ca­sion d’une grande joie dans laque­lle la féminité reparaît sous le jour d’une mater­nité sym­bol­ique. Alain Cav­a­lier filme avec déli­catesse les religieuses qui embrassent avec ten­dresse un nou­veau-né sculp­té dans le bois. L’évo­ca­tion de la vie de Thérèse est pleine de telles scènes où se trou­vent autant de gestes qui peu­vent recel­er, pour le croy­ant, un sens pro­fond. Le vocab­u­laire amoureux de Thérèse peut paraître ambigu, comme peut être ambiva­lente sa souf­france. « C’est hideux la souf­france », dit en gros plan le médecin qui ne com­prend pas. « Une car­mélite est sur la Terre pour souf­frir comme son époux », lui répond la prieure en voix off. Alain Cav­a­lier a instil­lé quelques lec­tures d’un poème qui insiste sur l’am­biva­lence de l’amour proclamé par les car­mélites. « L’ex­pres­siv­ité poé­tique est depuis l’o­rig­ine une voie priv­ilégiée dans l’ex­pres­sion du vécu mys­tique », rap­pelle Jacques Maître dans son ouvrage Mys­tique et féminité[ref]J. Maître, « Les chemins de la poésie », dans Mys­tique et féminité, Essai de psy­ch­analyse socio­his­torique, Cerf, 1997, p. 469.[/ref]. Ce qui est vrai pour Jean de la Croix l’est peut-être plus encore pour la mys­tique fémi­nine. Jacques Maître cite Paul Valéry rel­e­vant le « genre allé­gorique » du Can­tique de Salomon. Les car­mélites lisent plusieurs extraits de ce poème, à la fois dia­logue amoureux et révéla­tion de l’Al­liance entre Dieu et son peuple[ref]A.-M. Pel­leti­er, « Le can­tique des can­tiques », La Bible et sa cul­ture, Desclée de Brouw­er, 2000, p. 487–495.[/ref]:
— C’est d’abord : « Pas­sant près de moi, il a dit que le temps était venu pour moi d’être aimée. »
— Une autre fois, c’est la prieure : « Il m’a fait entr­er dans le cel­li­er où il met son vin. Il a mis dans moi son ami­tié. »
— À son tour, Marie ajoute : « Je dors, mais mon cœur veille. J’en­tends mon bien-aimé qui frappe. » Thérèse elle-même récite : « J’ai ouvert la porte à mon bien-aimé. »
— En prière, quoique tor­turée par le doute, elle pour­suit : « Après cette vie, je ne vois plus rien… C’est comme un mur jusqu’aux étoiles… Peut-être n’est-il plus con­tent de moi ?… Je vous en prie, si vous ren­con­tr­er mon bien-aimé, dites-lui que je suis malade d’amour. »

Tout le film d’Alain Cav­a­lier sur Thérèse Mar­tin s’in­scrit dans ses éclats d’hu­man­ité qui ren­voient à une autre réal­ité vers laque­lle, irré­sistible­ment, elle veut se diriger. Ajoutée au froid, aux pri­va­tions et au manque de soins, la tuber­cu­lose provoque sa mort en 1897. La voix off de sa sœur racon­te la suite. L’édi­tion du cahi­er rédigé par Thérèse et la canon­i­sa­tion en 1925. Alain Cav­a­lier arrête là son film.

Thérèse : une sainte révélée au cinéma ?

Réalis­er un film sur la vie d’une sainte, c’est abor­der la ques­tion de la sain­teté au ciné­ma. L’en­jeu est de taille, l’en­tre­prise dif­fi­cile. Pourquoi Alain Cav­a­lier a‑t-il le mieux approché cette dimen­sion invis­i­ble ? Son choix est aus­si sim­ple que rad­i­cal. Il a choisi la lib­erté. La sienne d’abord. Cinéaste orig­i­nal, il ne s’est pas lais­sé enfer­mer dans une cer­taine représen­ta­tion de Thérèse, la plus statu­fiée des saintes, après la Vierge Marie, dans toutes les églis­es du monde. Dans Thérèse, c’est bien de Thérèse Mar­tin selon Alain Cav­a­lier qu’il s’ag­it. Mais si ce dernier parvient à offrir tant de prox­im­ité avec la « petite Thérèse » de Lisieux, c’est grâce à la lib­erté qu’il laisse au spec­ta­teur. « Parce qu’il n’ex­plique rien, le film s’adresse à nos sens avant de par­ler à notre intel­li­gence », con­state Jean Collet[ref]J. Col­let, « Thérèse », Études, sep­tem­bre 1986, p. 224.[/ref].

Der­rière la jeune fille dev­enue car­mélite, cer­tains pour­ront ain­si voir et méditer son par­cours de sain­teté. Alain Cav­a­lier n’a pas con­vo­qué le spec­ta­teur à un spec­ta­cle. Il offre seule­ment à celui qui veut voir une place priv­ilégiée. Au con­traire de la plu­part des saintes de son époque, Thérèse n’a été entourée d’au­cune man­i­fes­ta­tion spec­tac­u­laire. C’est d’ailleurs en cela que Thérèse incar­ne une « moder­nité dans la mys­tique », ain­si que l’ex­plique Jacques Maître. « Les “phénomènes extra­or­di­naires” lui sont restés étrangers, alors qu’ils fasci­naient à l’époque des spé­cial­istes de la théolo­gie mys­tique comme Auguste Poulain, et elle don­nait à Dieu la fig­ure d’une toute-puis­sance mater­nelle absol­u­ment bien­veil­lante, à l’op­posé du Jus­tici­er qui rég­nait à son époque. »[ref]J. Maître, op. cit., p. 395.[/ref] Fidèle à la vie de Thérèse, Alain Cav­a­lier mon­tre ain­si, en une suc­ces­sion de tableaux, tout ce que l’on sait de la vie d’une jeune fille qui a choisi la réclu­sion volon­taire du Carmel.

Grâce à lui, les spec­ta­teurs sont les témoins des scènes de la vie régulière de Thérèse Mar­tin dans un quo­ti­di­en stricte­ment ordon­né. Mais loin de con­naître l’en­nui que peut causer un rythme morne, sa vie témoigne au con­traire d’une extra­or­di­naire vital­ité dans la recherche du grand Amour que sert une extrême humil­ité. En 1982, Alain Cav­a­lier expli­quait : « Je crois que je ne filme bien que ce que j’ai réus­si à aimer. » Il dessi­nait alors sur une feuille blanche un plan du film à venir. Thérèse est éten­due sur son lit à l’in­firmerie, sa sœur assise près d’elle. « Et Thérèse sort son pied de dessous les draps, son pied nu, et caresse la joue de sa sœur. Et elle lui dit : “Je ne vous ai jamais don­né une aus­si grande preuve d’amour.” Elle ne man­quait pas d’hu­mour… », com­mente-t-il alors[ref]Alain Cav­a­lier dans « Let­tre d’Alain Cav­a­lier », Copra Films, 13 mn. Texte dans L’A­vant-Scène ciné­ma, N° 364, octo­bre 1987. Repris dans les com­plé­ments du DVD de Thérèse.[/ref]. Insérée par­mi les derniers plans du film, la scène est très émou­vante en ce qu’elle mar­que l’ac­com­plisse­ment de la vie de Thérèse.

Thérèse : « Je voudrais vous don­ner une preuve d’amour. »
Thérèse (elle caresse le vis­age de sa sœur avec son pied) : « Celle-là, per­son­ne ne vous l’a jamais don­née. »
Pauline (souri­ant) : « Vous nous man­querez. »
Thérèse : « Je vous enver­rai des fleurs. »

Quel est donc cet Amour dont Thérèse a voulu don­ner la preuve et qu’elle entend don­ner même au-delà de sa mort ? Alain Cav­a­lier n’a pas voulu gom­mer l’épreuve du doute vécue par Thérèse. En 1982, il lisait ses derniers mots recueil­lis au moment de sa mort. « Ô, c’est bien la souf­france pure, parce qu’il n’y a pas de con­so­la­tion. Non, pas une ! Ô, mon Dieu, je l’aime pour­tant le Bon Dieu. Ô, ma bonne sainte Vierge, venez à mon sec­ours, si c’est cela, l’ag­o­nie, qu’est-ce que c’est que la mort ? Ô, ma pau­vre petite mère, je vous assure que le vase est plein jusqu’au bord. Oui, mon Dieu, tout ce que vous voudrez, mais ayez pitié de moi… Mes petites sœurs, mes petites sœurs, mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi. Je ne peux plus, je ne peux plus, et pour­tant, il faut que j’en­dure. Je suis réduite. Non, je n’au­rais jamais cru qu’on pou­vait tant souf­frir. Jamais, jamais… » Lorsqu’il lisait ces mots, Alain Cav­a­lier n’avait pas encore choisi Cather­ine Mouchet pour tenir le rôle de Thérèse. En 1986, c’est chose faite et une scène de son film évoque la souf­france à laque­lle Thérèse entend don­ner tout son sens, mal­gré l’épreuve du doute, en l’of­frant dans une sol­i­dar­ité frater­nelle.

Thérèse (pliée de douleur) : « J’ai mal ! »
Céline : « Priez ! »
Thérèse (petite voix stri­dente) : « Je prie. »
Céline : « Qu’est que vous lui dites ? »
Thérèse : « Rien. »
Céline : « Et lui ? »
Thérèse : « Rien. »
Céline : « Priez fort, il est sourd. »
Thérèse : « Quand je respire, je dis : je souf­fre, vous répon­dez : tant mieux. »
Céline : « Non ! »
Thérèse : « Je souf­fre. »
Céline (avec un élan vers elle) : « Non. »
Thérèse : « Je souf­fre. »
Céline : « Non. »
Thérèse : « Je souf­fre ! »
Céline : « Tant mieux ! »

Un peu plus tard, c’est Pauline qui voit Thérèse éven­ter douce­ment le cru­ci­fix qu’elle a placé près d’elle sur l’or­eiller.

Pauline (off) : « Vous vous êtes remis ensem­ble ? »
Thérèse (très bas) : « Le pau­vre, il est un peu seul. »

Avec beau­coup de déli­catesse, Alain Cav­a­lier mon­tre ain­si l’hu­man­ité d’une jeune religieuse malade et que le doute désem­pare par­fois alors qu’elle voudrait don­ner tant d’amour aux autres au nom de l’Amour qu’elle voue à Jésus-Christ.

Au début d’un pro­jet longue­ment mûri, Alain Cav­a­lier avait d’abord pen­sé à Isabelle Adjani[ref]« La petite voie, Entre­tien avec Alain Cav­a­lier », Cahiers du ciné­ma, n° 387, sep­tem­bre 1986, p. 7.[/ref]. Mais c’est Cather­ine Mouchet qui incar­ne Thérèse. Aux yeux du réal­isa­teur, elle redonne à la car­mélite les traits d’un vis­age moins figé, tel qu’il appa­raît sur les pho­togra­phies pris­es par sa sœur. Alain Cav­a­lier a longue­ment con­tem­plé ces portraits[ref]« Let­tre d’Alain Cav­a­lier », op. cit.[/ref]. On peut songer au pro­pos de Drey­er : « Il existe une ressem­blance étroite entre une œuvre d’art et un être humain. » Le por­trait de Thérèse par Alain Cav­a­lier révèle les traits orig­in­aux d’une cer­taine spir­i­tu­al­ité chré­ti­enne. Au spec­ta­teur de saisir alors, s’il le peut, l’essence de la vie intérieure de cette « petite » Thérèse qui est venue après la « grande » Thérèse d’Av­i­la. Une sainte-Thérèse qui a tracé, avec l’of­frande de sa vie pour l’Amour de Jésus, sa pra­tique de l’o­rai­son, sa dévo­tion à Marie et sa con­cep­tion paci­fique de la mis­sion, les repères d’une « petite voie » qui a fait d’elle l’une des rares femmes doc­teurs de l’Église catholique avec ces mots si doux et beaux de l’Amour pour Jésus et le Monde.

Ta face est ma seule richesse
Je ne demande rien de plus
En elle me cachant sans cesse
Je te ressem­blerai, Jésus…
Laisse en moi la Divine empreinte
De tes Traits rem­plis de douceurs
Et bien­tôt, je deviendrai sainte
Vers toi j’at­tir­erai les cœurs.
Afin que je puisse amass­er
Une telle mois­son dorée
De tes feux daigne m’embraser
Bien­tôt de ta Bouche adorée
Donne-moi l’éter­nel Bais­er !

La rigueur et le dépouille­ment qui car­ac­térisent Thérèse pré­fig­urent la suite de l’œu­vre d’Alain Cav­a­lier : Vingt-qua­tre por­traits, doc­u­men­taire tourné en 1990, surtout Lib­era Me (1993), mais aus­si Georges de La Tour, un court-métrage doc­u­men­taire réal­isé en 1997, et Vies en 2000. Le cinéaste n’a cessé depuis de s’in­téress­er au por­trait. Intéressé, avec La Ren­con­tre, présen­té à Locarno en 1996, par la vidéo et les petites caméras, il a filmé son auto­por­trait dans Le Filmeur.

Objet unique dans le ciné­ma français, Thérèse créa sur­prise et éton­nement lors du Fes­ti­val du film de Cannes en 1986. Il était en com­péti­tion avec Down by Law de Jim Jar­musch, Le Sac­ri­fice d’An­dreï Tarkovs­ki et Mis­sion de Roland Jof­fé. Le dernier film du cinéaste russe reçut le prix spé­cial du Jury ain­si qu’un prix de la meilleure con­tri­bu­tion artis­tique au fes­ti­val. Les images spec­tac­u­laires des jésuites de Roland Jof­fé furent couron­nées par la Palme d’or. Thérèse ne fut dis­tin­gué que par le Grand Prix du Jury. La car­mélite mon­trait encore le chemin : c’est bien la petite voie ciné­matographique qui con­duit le plus sûre­ment au grand art voire à une image de la sain­teté. « Que mes films fassent frémir une eau dor­mante à l’in­térieur d’un cœur », con­fi­ait récem­ment Alain Cav­a­lier. La sym­bol­ique de l’eau a été explic­itée par Gas­ton Bachelard : « Pour l’imag­i­na­tion matéri­al­isante », écrit-il dans L’Eau et les Rêves, « la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie. »

La grâce du ciné­ma d’Alain Cav­a­lier souf­fle ici comme la force de la vie sur l’eau morte. Ce regard sur Thérèse la décou­vre tout à sa joie d’of­frir sa vie pour l’Amour du Christ. Il s’ag­it bien de celle qui dis­ait : « Je veux pass­er mon ciel à faire du bien sur la Terre. » Sans rien dis­simuler de l’hu­man­ité de la future sainte, le film d’Alain Cav­a­lier révèle l’e­spérance qui s’in­car­ne dans cette jeune fille pleine de vie promise à l’é­ter­nité à cause de la sim­plic­ité de son aban­don au grand Amour.

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