Alexandre

Alexandre

de Oliver Stone

  • Alexandre
  • (Alexander)
  • Allemagne, États-Unis, Pays-Bas, France, Royaume-Uni, Italie2004
  • Réalisation : Oliver Stone
  • Scénario : Oliver Stone, Christopher Kyle, Laeta Kalogridis
  • Image : Rodrigo Prieto
  • Montage : Tom Nordberg, Yann Hervé, Alex Marquez
  • Musique : Vangelis
  • Producteur(s) : Thomas Schühly, Jon Kilik, Iain Smith, Moritz Borman
  • Interprétation : Colin Farrell (Alexandre), Angelina Jolie (Olympias), Val Kilmer (Philippe), Anthony Hopkins (Ptolémée âgé), Jared Leto (Hephaïstion), Rosario Dawson (Roxane), Jonathan Rhys Meyers (Cassandre), Christopher Plummer (Aristote)...
  • Éditeur DVD : Pathé
  • Date de sortie DVD : 3 août 2005
  • Durée : 2h50

Alexandre

de Oliver Stone


Après un accueil mit­igé en salles l’hiv­er dernier, l’Alexan­dre d’O­liv­er Stone sort ces jours-ci dans deux édi­tions DVD. L’oc­ca­sion de (re)découvrir ce grand film, à la fois riche et impar­fait, à l’im­age de la fig­ure emblé­ma­tique dont il retrace le por­trait.

Si le film a pu en décevoir cer­tains lors d’une pre­mière vision, c’est parce qu’il pose la grande ques­tion de savoir qui était Alexan­dre, sans jamais vrai­ment y répon­dre. Ain­si, à l’in­verse des pro­duc­tions hol­ly­woo­d­i­ennes tra­di­tion­nelles, le film se ter­mine sur une inter­ro­ga­tion, soulevée par le per­son­nage de Ptolémée, qu’in­car­ne Antho­ny Hop­kins. C’est aus­si le point de départ du film : quar­ante ans après la mort d’Alexan­dre (Col­in Far­rell, impec­ca­ble), son ancien com­pagnon d’armes relate sa vie à un scribe. Ce choix est intéres­sant et lourd de sens, car ces écrits seront plus tard per­dus défini­tive­ment dans l’in­cendie de la grande bib­lio­thèque d’Alexan­drie. Oliv­er Stone soulève d’emblée le prob­lème des sources biographiques, et le para­doxe suiv­ant : si l’on sait beau­coup de choses sur Alexan­dre, l’homme n’en demeure pas moins un mys­tère. Dans son com­men­taire audio, Stone con­fie que s’il avait la pos­si­bil­ité de revenir dans le temps et de ren­con­tr­er Alexan­dre, il lui poserait ces trois ques­tions : « Que sais-tu de la mort de ton père ? » (le roi Philippe, incar­né par Val Kilmer), « Pourquoi n’as-tu jamais revu ta mère durant les onze ans qui ont précédé ta mort ? » (la reine Olympias, jouée par la fasci­nante Angeli­na Jolie) et « Pourquoi as-tu épousé Rox­ane ? » (sa pre­mière femme, princesse perse, inter­prétée par Rosario Daw­son). Stone ne répond qu’en par­tie à ces ques­tions, qui témoignent de sa fas­ci­na­tion pour Alexan­dre, préférant éla­bor­er des pistes plutôt qu’assén­er caté­gorique­ment un dis­cours peut-être faux, ce qui est une bonne façon de rester fidèle à l’homme et au mys­tère qui l’en­toure.

Le point de vue d’O­liv­er Stone est de faire d’Alexan­dre un Prométhée, qui a à sa manière apporté le feu à la civil­i­sa­tion, en voulant l’u­ni­fi­er cul­turelle­ment. Sa soif de con­quête prend sa source dans sa volon­té d’ex­plor­er le monde, et là où d’autres grands con­quérants n’ont finale­ment fait que piller des pays pour ren­tr­er chez eux avec toutes ces nou­velles richess­es, lui n’a eu de cesse de propager la cul­ture grecque à tra­vers le monde, tout en s’at­tachant à la mix­er avec les cul­tures locales. Là où un autre réal­isa­teur aurait choisi de traiter Alexan­dre comme un tyran, Stone décide d’en faire un human­iste. Une scène en par­ti­c­uli­er illus­tre cette com­para­i­son à Prométhée : après sa vic­toire déci­sive con­tre le roi perse Dar­ius à Gaugamèles, Alexan­dre nous est mon­tré pleu­rant sur le champ de bataille, avec à ses côtés un aigle s’at­taquant au cadavre d’un sol­dat, allu­sion directe au sup­plice de Prométhée. Ses larmes sont dues à la douleur causée par la perte de ses hommes, mais aus­si par la prise de con­science que pour apporter le feu à la civil­i­sa­tion, il doit pass­er par la guerre et la destruc­tion, et que le prix à pay­er en sera son sac­ri­fice. Comme son héros Achille (dont il gar­dait tou­jours le réc­it des aven­tures sous son oreiller, et sur la tombe duquel il se recueil­lit avant de par­tir en guerre), Alexan­dre savait que son des­tin serait de mourir jeune, au faîte de sa gloire, et qu’on se sou­viendrait de lui longtemps après sa mort, ce qui fait de lui ni plus ni moins qu’un vision­naire.

Un autre point de vue fasci­nant du film est de traiter le sujet en com­bi­nant his­toire et mytholo­gie, à l’im­age d’Alexan­dre qui finit par se con­sid­ér­er comme fils de Zeus, à force de s’en per­suad­er lui-même.

Out­re des inter­views de l’équipe du film et les films annonces, on trou­ve sur le deux­ième disque de l’édi­tion col­lec­tor le doc­u­men­taire Alexan­dre le Grand de la chaîne his­torique Nation­al Geo­graph­ic. D’une durée de 50 min­utes, il revient de façon claire sur les événe­ments mar­quants de la vie d’Alexan­dre, mais souf­fre d’une absence de point de vue, et surtout de recon­sti­tu­tions filmées peu crédi­bles, qui n’ont pour point posi­tif que de nous faire réé­val­uer le tra­vail d’O­liv­er Stone à la hausse. Le morceau de choix de cette édi­tion est le long doc­u­men­taire de 80 min­utes qu’a con­sacré Sean Stone à son père, inti­t­ulé Vain­cre le temps. Bien plus qu’un tra­di­tion­nel mak­ing-of, il s’ag­it avant tout d’un por­tait du cinéaste par son jeune fils de 20 ans. Si Oliv­er Stone avait ren­du hom­mage à son père (qui voulait faire de lui un ban­quier) avec Wall Street, ici c’est son pro­pre fils qui lui rend à son tour hom­mage. Ce por­trait sen­si­ble débuté lors du tour­nage du film prend toute son ampleur et trou­ve son vrai sujet en nous faisant décou­vrir des extraits des films d’é­tude de Stone et en les mon­tant par­al­lèle­ment avec des extraits de ses films (The Doors ou Pla­toon), des pas­sages de son livre auto­bi­ographique A Child’s Night Dream, et de pho­tos pris­es lors de la guerre du Viêt-Nam où il com­bat­tit, soulig­nant ain­si à la fois la cohérence qui règne au sein de l’œu­vre du cinéaste, et sa pas­sion pour l’his­toire d’Alexan­dre, auquel Stone s’est fatale­ment iden­ti­fié lors du tour­nage, se trans­for­mant en un véri­ta­ble général entre­tenant par­fois des rap­ports houleux avec son équipe, sévère mais juste, et avant tout vision­naire. L’im­mense équipe du tour­nage nous ramène alors aux troupes d’Alexan­dre se déplaçant sans arrêt, la dif­fi­culté de Stone étant de retrac­er les sept ans que dura le tra­jet du roi vic­to­rieux sur un laps de temps de 90 jours de tour­nage.

Notons qu’aux États-Unis et en Angleterre, une ver­sion direc­tor’s cut du film est disponible en DVD : il s’ag­it d’un mon­tage plus court de huit min­utes, plus cen­tré sur l’ac­tion, qui témoigne de la volon­té d’O­liv­er Stone de s’adapter à ceux qui auraient trou­vé son film trop long et trop bavard, et surtout de son envie de faire décou­vrir ce per­son­nage hors du com­mun qui le fascine depuis son ado­les­cence, faisant para­doxale­ment de ce film l’un de ses plus per­son­nels. Après trois années passées sur le pro­jet, il est légitime de penser que le cinéaste avait dû man­quer d’un recul qu’il ne pou­vait acquérir qu’avec le temps, après avoir pris soin de laiss­er repos­er le film, et de le digér­er, avant d’y revenir avec un regard neuf. Et s’il a été blessé par l’ac­cueil plus que mit­igé (autant pub­lic que cri­tique) réservé à son film, cette déci­sion de le remon­ter a été sans nul doute guidée par la volon­té d’en rec­ti­fi­er les imper­fec­tions et de lui insuf­fler un rythme nou­veau.

Ce qui dif­féren­cie fon­da­men­tale­ment ce nou­veau mon­tage du précé­dent réside dans la struc­ture du film. Stone a en effet délibéré­ment choisi de nous faire décou­vrir l’his­toire du con­quérant en util­isant la tech­nique du flash-back (pas moins de cinq à présent, alors que la ver­sion ini­tiale n’en comp­tait qu’un, plus long). Cela a pour effet direct de con­solid­er le film, et de l’aér­er, de lui don­ner un rythme plus appro­prié. En faisant inter­venir plus tôt le pre­mier réel temps fort (la bataille de Gaugamèles n’ar­rive plus au bout de 45 min­utes, mais dès la pre­mière demi-heure), une symétrie plus évi­dente se crée, cette bataille trou­vant son écho dans la dernière par­tie avec celle opposant l’ar­mée macé­doni­enne aux indi­ens, qui a été placée à la fin du métrage. En déci­dant d’ou­vrir et de fer­mer son film sur ces batailles, Stone lui offre deux solides piliers sur lesquels se repos­er. Au-delà de la symétrie qui s’en dégage désor­mais (la pre­mière par­tie mon­trant l’as­cen­sion d’Alexan­dre – sa vic­toire con­tre Dar­ius et son entrée tri­om­phale à Baby­lone, où il est aimé de tous –, tan­dis que la deux­ième illus­tre sa lente déca­dence – le doute qui s’in­stalle dans ses troupes et par­mi ses généraux, et les trahisons qu’il engen­dre –, pro­gramme en deux temps annon­cé dès le pro­logue à Alexan­drie par les pro­pos de Ptolémée âgé con­fi­ant au scribe Cad­mos que « tout homme s’élève, puis tombe »), cela con­fère au film un pas­sion­nant effet de miroir, dans son mécan­isme même, où chaque événe­ment majeur dans la vie du con­quérant se voit illus­tré par un retour en arrière, dans lequel il trou­ve sa source, comme une ten­ta­tive d’ap­porter des répons­es aux ques­tions soulevées.

Les rumeurs lais­saient enten­dre que ce mon­tage serait plus adouci. Si en effet la scène (d’une bes­tial­ité inouïe) de la nuit de noces a été con­sid­érable­ment rac­cour­cie, les scènes mon­trant le con­quérant avec des hommes n’ont pas été sup­primées pour autant, con­fir­mant bien d’une part que ce mon­tage n’a pas été imposé par les cri­tiques bien pen­santes, et d’autre part que la façon de traiter la (bi)sexualité d’Alexan­dre n’a rien de gra­tu­it, en ce qu’elle fait par­tie inté­grante de la vision qu’a Stone du per­son­nage : celle d’un homme libre épris d’ex­plo­ration, repous­sant sans cesse les fron­tières, qu’elles soient d’or­dre géo­graphique, spir­ituel ou physique.

Et si l’on pou­vait avoir des doutes sur la légitim­ité de ce direc­tor’s cut, un plan situé dans les dernières min­utes du film vient nous ren­seign­er sur les inten­tions du cinéaste : alors qu’Alexan­dre décide de quit­ter l’Inde pour ren­tr­er à Baby­lone et qu’il rend hom­mage aux Dieux en faisant dress­er d’im­menses autels, Oliv­er Stone a glis­sé un plan où il appa­raît lui-même, dans le rôle d’un sol­dat macé­donien, comme une façon de nous sig­ni­fi­er que cette ver­sion est celle à laque­lle il est le plus attaché sen­ti­men­tale­ment.

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