Code 68

Code 68

de Jean-Henri Roger

  • Code 68
  • France2005
  • Réalisation : Jean-Henri Roger
  • Scénario : Judith Cahen, Jean-Henri Roger, Jean-François Goyet, Emmanuelle Mougne
  • d'après : le personnage d'Anne Buridan
  • de : Judith Cahen
  • Image : Renato Berta, Jean-Paul Toraille, Karim Hamzaoui, Jacky Lefresne
  • Montage : Gwen Mallauran, Carole Borne
  • Musique : Jacno
  • Producteur(s) : Jean-Christophe Cardineau, Robert Guédiguian, Dominique Barneaud
  • Interprétation : Judith Cahen (Anne Buridan), Stanislas Merhar (Blaise), Gérard Meylan (Jean-Pierre Luciani), Jean-Pierre Kalfon (Yann Doucet), Jacno (Pierrot Léonardel), Marie Balmelle (Laure), Fanny Avram (Louise), Ariane Ascaride (Marianne)
  • Date de sortie : 20 juillet 2005
  • Durée : 1h33

Code 68

de Jean-Henri Roger

À la recherche du temps perdu


À la recherche du temps perdu

Anne, jeune cinéaste, est à la recherche d’ex­pli­ca­tions sur ce qu’il lui sem­ble être un bon sujet de doc­u­men­taire: Mai 68. Seule­ment Anne, partagée entre son désir de créa­tion et son amour pour Blaise, s’aperçoit, d’il­lu­sions en désil­lu­sions, que les acteurs de cette péri­ode ne sont pas si… révo­lu­tion­naires que cela.

Pari risqué que de faire un film sur Mai 68. Bon nom­bre de cinéastes s’y sont essayés, avec plus ou moins de bon­heur, pour sou­vent som­br­er dans une cer­taine nos­tal­gie. Depuis quelques années, même les écrivains et les pré­ten­dus philosophes se sont mis en tête de régler leurs comptes avec cette péri­ode, accusée de tous les maux con­tem­po­rains. L’idée de Judith Cahen et de Jean-Hen­ri Roger est juste­ment d’aller à l’en­con­tre de cette ten­dance en évi­tant tout passéisme sus­cep­ti­ble de tourn­er le dos au présent et à l’avenir. Pour ce faire, le cinéaste et la co-scé­nar­iste ont choisi d’an­cr­er leur pro­jet en 2002 en suiv­ant le par­cours chao­tique d’Anne Buri­dan (per­son­nage récur­rent que Judith Cahen avait déjà incar­né et mis en scène dans ses pre­miers films) qui décide de réalis­er un film à pro­pos de Mai 68 et d’in­ter­view­er les prin­ci­paux acteurs des événe­ments.

Fic­tion­nel et non doc­u­men­taire, Code 68 a autant pour objec­tif de met­tre au jour les déperdi­tions des idéaux soix­ante-huitards que de com­pren­dre les enjeux, plus intimes, qu’Anne Buri­dan s’est posé en menant cette enquête plus com­plexe qu’il n’y paraît. À l’in­star d’un Jean-Luc Godard qui y a admirable­ment tra­vail­lé tout au long de sa fructueuse car­rière, Judith Cahen et Jean-Hen­ri Roger ne cessent de s’in­ter­roger sur la nature des liens entre intime et poli­tique. La ques­tion est posée : la jeune femme doit-elle vivre dans le passé pour con­cevoir son avenir, ou s’en affranchir pour mieux le savour­er ? Per­son­nage à la fois can­dide et fon­ceur, Anne se cherche à tra­vers le prisme des aînés auprès desquels elle espère trou­ver des répons­es sur son devenir.

Et ce n’est pas un hasard si de nom­breux extraits de La Chi­noise (1967) vien­nent ponctuer la struc­ture de Code 68. Ce film de Jean-Luc Godard, encore aujour­d’hui con­sid­éré comme précurseur des événe­ments soci­aux qui allaient suiv­re l’an­née suiv­ante, reste, mal­gré les qua­tre décen­nies qui nous sépar­ent de ce chef-d’œu­vre, d’une très grande per­ti­nence. Cet écho n’en atténue pas pour autant la force du pro­pos de Cahen et Roger qui béné­fi­cie, à la dif­férence de La Chi­noise, d’un grand nom­bre d’an­nées de désil­lu­sion pour faire enten­dre son cri de colère. La mémoire col­lec­tive est sans cesse sol­lic­itée pour inter­roger la ques­tion de l’en­gage­ment, à tra­vers le regard de deux généra­tions, qui n’ont pas gran­di dans le même monde.

Si, en grand admi­ra­teur de Char­lie Chap­lin et Nan­ni Moret­ti, Jean-Hen­ri Roger a choisi d’in­té­gr­er bon nom­bre d’élé­ments bur­lesques à la per­son­nal­ité et au par­cours d’Anne Buri­dan, c’est pour mieux ren­dre compte de l’in­ca­pac­ité de cette jeune femme à inscrire son corps dans une réal­ité et une his­toire qui la dépassent totale­ment. Si Anne Buri­dan ne sem­ble se nour­rir que de jus d’abri­cot tout au long du film, c’est que son obses­sion – incon­sciente ou pas – reste son prin­ci­pal moteur. Dès lors que son tra­vail d’in­ves­ti­ga­tion finit par lui échap­per totale­ment et que cette vérité qu’elle voulait met­tre au jour ne lui sem­ble finale­ment pas si rose qu’elle aurait pu l’imag­in­er, l’en­quêtrice com­mence à per­dre cer­tains de ses attrib­uts. Comme Char­lot mis à mort dans Le Dic­ta­teur parce que les événe­ments his­toriques l’oblig­ent pour la pre­mière fois à pren­dre posi­tion, Anne Buri­dan se heurte aux codes figés de son pro­pre univers. Mai 68, référence ultime et incon­testable du soulève­ment nation­al, en prend finale­ment pour son grade. Soit les acteurs de 68 sont devenus des yup­pies lubriques, prof­i­tant de la moin­dre occa­sion pour se per­suad­er qu’ils ne sont pas si vieux que cela. Soit ils ont con­servé toute leur lucid­ité, à l’im­age du per­son­nage incar­né par Jean-Pierre Kal­fon, s’ex­p­ri­mant non sans regret sur les rela­tions si intimes autre­fois entretenues avec ses cama­rades qui ont depuis fait leur chemin sans lui…

Cer­tains grincheux s’en plain­dront, pré­tex­tant qu’une telle remise en ques­tion relève du désaveu le plus inac­cept­able. D’autres – comme nous – s’en réjouiront car Code 68 prou­ve avec intel­li­gence que tout reste encore à faire et que le mod­èle soix­ante-huitard n’est pas immuable. Si Mai 68 reste pour ceux qui l’ont vécu un for­mi­da­ble moment de libéral­i­sa­tion, l’événe­ment n’est pas en mesure de nous apporter, aujour­d’hui, les références intel­lectuelles et poli­tiques néces­saires à l’élab­o­ra­tion d’une société sci­em­ment choisie. Qu’at­ten­dre des « révo­lu­tions » français­es, puisqu’elles ne font qu’en­tériner les raisons pour lesquelles elles se sont man­i­festées ? Qu’at­ten­dre de la généra­tion 68 puisqu’elle offre le spec­ta­cle navrant de la nou­velle bour­geoisie ?

Dans le dernier plan, le cinéaste et la scé­nar­iste du film nous offrent une alter­na­tive qui peut appa­raître comme une fuite pré­caire devant la dif­fi­cile évo­lu­tion de notre société : à défaut de réponse ou de propo­si­tions, mieux vaut sans doute se tourn­er vers ceux qu’on aime…

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