Matador

Matador

de Pedro Almodóvar

  • Matador
  • Espagne1986
  • Réalisation : Pedro Almodóvar
  • Scénario : Pedro Almodóvar, Jesús Ferrero
  • Image : Ángel Luis Fernandez
  • Son : Bernard Orthion, Tino Azores
  • Montage : José Salcedo
  • Musique : Bernardo Bonezzi
  • Producteur(s) : Andrés Vicente Gómez
  • Production : Companía Iberoamericana de TV
  • Interprétation : Assumpta Serna (María Cardenal), Antonio Banderas (Ángel), Nacho Martínez (Diego), Eva Cobo (Eva), Julieta Serrano (Berta), Chus Lampreave (Pilar), Carmen Maura (Julia), Eusebio Poncela (le commissaire), Bibi Andersen (la marchande de fleurs), Verónica Forqué (la journaliste), Jaime Chávarri (le prêtre), Agustín Almodóvar (un policier)...
  • Chanson : « Espérame en el cielo corazón » par Mina
  • Date de sortie : 13 mai 2009
  • Durée : 1h47

Matador

de Pedro Almodóvar

Les prémices du mâle


Les prémices du mâle

Mata­dor est le pre­mier dédale tau­ro­machique du génie excen­trique espag­nol. Galerie de névros­es et de cos­tumes, flo­rilège de pas­sions et de per­son­nages qui se risquent à la mort pour aimer, le film réu­nit toutes les pas­sions humaines dont Pedro Almod­ó­var ne cesse de brandir (et ban­der) les couleurs.

- Berta, mon­stre égoïste et cas­tra­trice, est une fer­vente pra­ti­quante de l’O­pus Dei qui élève seule son fils Ángel, appren­ti torero. Elle le main­tient dans les con­tra­dic­tions inef­fa­bles d’un esprit can­dide dans un corps chaste, quoique mus­clé et vigoureux. En proie aux tour­ments de l’in­stinct et du désir, Ángel prémédite un viol sur sa voi­sine Eva.
— Eva, man­nequin, est la petite amie de Diego Montes, un célèbre maître torero pour qui « cess­er de tuer, c’est cess­er de vivre ». Depuis qu’un ter­ri­ble acci­dent ne lui per­met plus de pra­ti­quer dans l’arène, Diego dirige l’é­cole de tau­ro­machie que fréquente Ángel.
— María Car­de­nal, avo­cate psy­chopathe qui tue ses amants comme des tau­reaux et Julia, psy­cho­logue en prison emplie de com­pas­sion pour le pau­vre jeune homme, entourent le com­mis­saire pour résoudre l’en­quête des qua­tre crimes dont s’ac­cuse bien­tôt l’adorable Ángel.

Mata­dor n’est pas le pre­mier film de Pedro Almod­ó­var mais le cinquième. Rompant avec le ton de ses précé­dents films, les per­son­nages hors norme et exces­sifs, sans qu’il s’agisse de mar­gin­aux, les dia­logues hys­térisants et le poids de la pas­sion, de la mort et du drame révè­lent l’aboutisse­ment d’un univers ciné­matographique unique, latin et human­iste. Désor­mais, le ciné­ma espag­nol d’au­jour­d’hui s’in­car­ne dans le cinéaste Pedro Almod­ó­var.

Le film est une leçon de mise en scène qui ne cesse de met­tre en abîme les drames humains et les grandes his­toires d’amour et de sac­ri­fice. Dans la pre­mière séquence du film, le cinéaste utilise un mon­tage par­al­lèle pour rap­procher “la petite mort” d’un torero déchu de l’as­sas­si­nat artis­tique d’une femme pos­sédée par l’art de la mise à mort du tau­reau. Les images enreg­istrées des choré­gra­phies tau­ro­machiques de l’homme (qui évo­quent le sou­venir des somptueux plans d’arène de Par­le avec elle) inspirent la soif de mise à mort de la femme qui va jouir… L’épin­gle à cheveux lux­ueuse et la jouis­sance post-mortem sont des détails scé­nar­is­tiques éton­nants. Ils ren­for­cent le souci du détail d’un des réal­isa­teurs-scé­nar­istes vivants les plus orig­in­aux et les plus auda­cieux qui soient.

Le générique du film utilise avec humour une typogra­phie de série B aux let­tres rouges sang sur fond de musique d’ef­froi pour pré­par­er le spec­ta­teur à tant de drames, d’amour, de cris et de morts. En écho à la scène d’ou­ver­ture, “ceux qui aiment la vie par-dessus tout” et veu­lent empêch­er la fuite trag­ique des amants mau­dits sont filmés par­al­lèle­ment à la dernière mise en scène orchestrée par le cou­ple crim­inel. Les amants car­nassiers habil­lés pour l’arène, envelop­pés des sons du vio­lon, sont couchés sur une peau de bête, entourés de cal­en­dri­ers tau­ro­machiques et de ros­es rouges. Le spec­ta­teur, ren­du muet par le souf­fle épique et la vio­lence de la pas­sion, hésite entre l’ap­préhen­sion d’un rite “décalé” ou celle d’une mas­ca­rade humaine émou­vante. Le décor, les armes choisies, les paroles pronon­cées (« Je t’ai cher­ché dans tous les hommes », « Quand je tuais un homme, je t’im­i­tais », « Jusqu’alors, j’ai fait l’amour seul ! »…) évo­quent à la fois l’outrance et la grandeur de toute mise en scène. Et comme pour ne jamais finir de met­tre en scène, dans la scène qui suit, véri­ta­ble petite réso­lu­tion “morale” : Ángel sourit, comblé et amusé, entre une femme blessée et une femme con­quise.

La mise en scène et le rythme sub­li­ment un scé­nario sur les pul­sions et le hasard. La chaîne dra­ma­tique qui lie les per­son­nages sem­ble être une parabole artis­tique sur notre mor­tal­ité et nos plus forts instincts de vie : par exem­ple, l’idée géniale du scé­nario autour des champignons vénéneux et des cadavres décou­verts.

Cinéaste de l’amour au féminin, Pedro Almod­ó­var des­sine dans Mata­dor cinq fig­ures de femmes : une femme char­nelle et san­guinaire qui mour­ra dans les bras de l’homme qu’elle pour­rait être, une mère religieuse capa­ble de bris­er son pro­pre fils, une femme généreuse et mater­nelle bien­veil­lante, une jeune femme épanouie aux formes par­faites et une mère “du peu­ple” qui aime assez sa fille et la féminité pour être un mod­èle de force et d’as­sur­ance. Le petit Ángel est le héros en for­ma­tion (et en jog­ging moulant) du film. Chaque con­tact avec ses femmes le con­stru­it peu à peu. Toutes par­lent avec une dic­tion fréné­tique par­ti­c­ulière qui les fait chanter même lorsqu’elles injuri­ent.

L’Es­pagne de Pedro Almod­ó­var se veut car­i­cat­u­rale et pop­u­laire. C’est un film imprégné de pas­sion latine, de tau­ro­machie, de matri­ar­cat, de foi aliénée, de bon sens pop­u­laire et de sen­su­al­ité provo­cante. Si la sex­u­al­ité est asso­ciée à la mort ou à des souf­frances agréables, c’est surtout l’u­til­i­sa­tion drôle et géniale du jeune Ban­deras (dont la phoné­tique française devrait faire sourire le cinéaste !) et des gros plans sug­ges­tifs qui font tout l’art éro­tique de Pedro Almod­ó­var. En exer­gue : la scène de la douche sous le regard inquisi­teur mater­nel (clin d’œil à Hitch­cock ?) et la scène du com­mis­sari­at où l’ac­teur se con­fie, yeux rougis, bouche entrou­verte et humide… Les clichés d’en­quête que lui soumet le com­mis­saire mon­trent des corps d’homme nus et offerts qui s’in­spirent des pho­tos d’art gay con­tem­po­rain très léché. Anto­nio Ban­deras est pro­mu dans Mata­dor au rang d’icône sex­uelle trans­genre.

Le scé­nario, les per­son­nages et le mon­tage font de Mata­dor un film aus­si excen­trique et touchant que Femmes au bord de la crise de nerfs (1988), Attache-moi (1989), Talons aigu­illes (1991), La Fleur de mon secret (1995), En chair et en os (1997), Tout sur ma mère (1999) et Par­le avec elle (2002). Il y mêle déjà intim­ité et grandil­o­quence.

Seule réserve, la palette chro­ma­tique de Mata­dor dom­inée par le blanc, le rouge et le noir, est beau­coup moins large que les somptueux décors ciné­matographiques à venir provenant de l’u­til­i­sa­tion heureuse et sans lim­ite de bud­gets beau­coup plus impor­tants.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

La Chambre d’à côté
La Chambre d’à côté
Strange Way of Life
Strange Way of Life
Strange Way of Life
Strange Way of Life
Madres Paralelas
Madres Paralelas
Douleur et gloire
Douleur et gloire
Talons aiguilles
Talons aiguilles
Julieta
Julieta
Femmes au bord de la crise de nerfs
Femmes au bord de la crise de nerfs
Festival Lumière, 6e édition
Festival Lumière, 6e édition
Les Amants passagers
Les Amants passagers
La Piel que Habito
La Piel que Habito
Étreintes brisées
Étreintes brisées