Torremolinos 73

Torremolinos 73

de Pablo Berger

  • Torremolinos 73
  • Espagne2003
  • Réalisation : Pablo Berger
  • Scénario : Pablo Berger
  • Image : Kiko de la Rica
  • Montage : Rori Sáinz de Rozas
  • Musique : Nacho Mastretta
  • Producteur(s) : Tomás Cimadevilla, Mohamed Khashoggi
  • Interprétation : Javier Cámara (Alfredo), Candela Peña (Carmen), Juan Diego (Don Carlos), Fernando Tejero (Juan Luis), Mads Mikkelsen (Magnus)...
  • Distributeur : Épicentre Films
  • Date de sortie : 15 juin 2005
  • Durée : 1h33

Torremolinos 73

de Pablo Berger

73, année érotique


73, année érotique

Quand on est orig­i­naire d’un pays où le sep­tième art a pour qua­si unique représen­tant à l’é­tranger un cer­tain Pedro Almod­ó­var, dif­fi­cile d’im­pos­er son pro­pre univers de cinéaste tout en sachant que l’on va être jugé à l’aune des films du génial (et écras­ant) réal­isa­teur de Tout sur ma mère. Même le déli­rant Álex de la Igle­sia n’y échappe pas tou­jours. Et Ale­jan­dro Amenábar a dû atten­dre de réalis­er un film à l’é­tranger, dans une langue qui n’est pas la sienne (Les Autres), pour être réelle­ment pris au sérieux.

Pour son pre­mier long-métrage, Pablo Berg­er ne se facilite pas la tâche : son héros est incar­né par Javier Cámara, l’in­fir­mi­er amoureux d’une coma­teuse dans Par­le avec elle d’Almod­ó­var. Mécon­naiss­able (front dégar­ni, mous­tache, pattes d’eph’ : la par­faite panoplie sev­en­ties), il se glisse avec aisance dans la peau d’Al­fre­do, VRP dont les ventes d’en­cy­clopédies chutent dan­gereuse­ment. Son patron lui pro­pose d’a­ban­don­ner le porte-à-porte pour se lancer dans la réal­i­sa­tion de films Super‑8 aux ver­tus éduca­tives, des­tinés au pub­lic sué­dois. Mais nous sommes dans les années 1970, dans une Espagne fran­quiste qui a raté le train de la révo­lu­tion sex­uelle, et les films en ques­tion sont des mini-pornos dans lesquels Alfre­do devra égale­ment jouer avec sa pro­pre épouse, la douce et timide Car­men…

Dès les pre­mières scènes, Pablo Berg­er installe un esthétisme de pub qui fait un peu grin­cer des dents. Baig­nant dans une lumière verdâtre telles les vieilles pho­tos de l’époque, nos deux héros un peu benêts passent de l’am­biance kitschissime du monde de l’en­tre­prise, revu et cor­rigé type Mes­sages à car­ac­tère infor­matif, aux cours de pornogra­phie appliquée prodigués par un pro­duc­teur sué­dois et son épouse peu farouche. C’est sou­vent drôle, mais un peu léger tant sur la forme que sur le fond. De la même façon, l’en­t­hou­si­asme avec lequel le cou­ple coincé se lance dans d’im­prob­a­bles par­ties de jambes en l’air, mul­ti­pli­ant les scé­nar­ios ineptes et les cos­tumes ad hoc, est ter­ri­ble­ment prévis­i­ble. Aus­si attachants soient-ils, nos deux héros man­quent cru­elle­ment de con­sis­tance.

C’est sous-estimer Pablo Berg­er, cinéaste qui aime vis­i­ble­ment pren­dre son temps et jouer avec cer­taines règles pour mieux les trans­gress­er quand bon lui sem­ble. Pour Car­men, les sommes d’ar­gent con­sid­érables que le cou­ple gagne en fil­mant ses galipettes représen­tent une chance inespérée de fonder enfin une famille. Peine per­due, elle n’ar­rive pas à tomber enceinte et se laisse douce­ment gag­n­er par la dépres­sion, d’au­tant plus que son époux, lui, a une nou­velle lubie : Ing­mar Bergman, cité en référence absolue par le pro­duc­teur pornographe qui était loin de se douter que Le Sep­tième Sceau deviendrait, pour Alfre­do, un som­met à attein­dre.

En offrant subite­ment à ses per­son­nages une pro­fondeur inat­ten­due, presque inespérée, Berg­er quitte l’u­nivers de sit­com qu’il s’é­tait créé pour explor­er des ter­ri­toires beau­coup plus som­bres, et donne à son film une dimen­sion dra­ma­tique sans pour autant tomber dans la facil­ité de la recette « sexe-gloire-déchéance » pro­pre à ce type de sujet (voir Boo­gie Nights de Paul Thomas Ander­son ou Auto Focus de Paul Schrad­er). Tout à coup, Alfre­do et Car­men devi­en­nent les acteurs d’une dou­ble réflex­ion sur la créa­tion (orig­inelle – don­ner la vie – et artis­tique – écrire un scé­nario, réalis­er un film) aux mul­ti­ples niveaux de lec­ture. Bien enten­du, Pablo Berg­er n’ou­blie pas le rire, mais celui-ci se fait plus grinçant, plus dérangeant : la scène où Car­men, un lan­dau vide à bout de bras, fuit dans un cen­tre com­mer­cial un admi­ra­teur sué­dois trop pres­sant, évoque presque une col­li­sion improb­a­ble entre Hitch­cock et le Almod­ó­var d’Attache-moi.

Car­men et Alfre­do ne peu­vent pas avoir d’en­fants car ce dernier est stérile ; Alfre­do tourn­era son film, hom­mage appuyé à Bergman inti­t­ulé Tor­re­moli­nos 73 dans lequel Car­men hérite du rôle prin­ci­pal, avec l’ap­pui financier de son pro­duc­teur et sans se douter des exi­gences de celui-ci. Dans le décor déser­tique et angois­sant de Tor­re­moli­nos, sta­tion bal­néaire espag­nole très cou­rue dans les années 1970, Car­men et Alfre­do uniront leur désir de créa­tion au cours d’une scène boulever­sante, dans laque­lle cha­cun réalis­era, à sa façon, le souhait de l’autre. Dans cette scène, réflex­ion sur la notion même de ciné­ma, sur l’ac­tion de filmer, mais aus­si sur l’idée de la trans­mis­sion (artis­tique, physique), Pablo Berg­er ouvre une porte sur son âme et s’im­pose d’emblée comme un réal­isa­teur à sur­veiller de près.

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