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Le Cercle rouge

Le Cercle rouge

de Jean-Pierre Melville

  • Le Cercle rouge
  • France, Italie1970
  • Réalisation : Jean-Pierre Melville
  • Scénario : Jean-Pierre Melville
  • Image : Henri Decaë
  • Décors : Pierre Charron
  • Costumes : Colette Baudot
  • Son : Jean Nény
  • Montage : Marie-Sophie Dubus
  • Musique : Éric Demarsan
  • Producteur(s) : Robert Dorfmann, Jacques Dorfmann
  • Production : Les Films Corona, Selenia
  • Interprétation : Alain Delon (Corey), André Bourvil (Commissaire Mattei), Gian Maria Volontè (Vogel), Yves Montand (Jansen), François Périer (Santi)...
  • Distributeur : Carlotta Films
  • Date de sortie : 13 mai 2015
  • Durée : 2h20

Le Cercle rouge

de Jean-Pierre Melville

Hors de l'inexorable étreinte


Hors de l'inexorable étreinte

André Bourvil à con­tre-emploi en com­mis­saire rompu à la rou­tine de méth­odes poli­cières pas tou­jours avouables, Gian Maria Volonte en crim­inel endur­ci, Alain Delon hiéra­tique, amer et dés­abusé, Yves Mon­tand en ex-polici­er passé au ban­ditisme et que ne cessent de hanter ses démons, François Péri­er en truand con­traint de for­faire à son hon­neur ; tous sont amenés, inex­orable­ment, à se rejoin­dre à l’oc­ca­sion du cam­bri­o­lage d’une grande bijouterie parisi­enne. Un film noir habité par des hommes som­bres et soli­taires, pris­on­niers de leur des­tin.

Une cita­tion de Rama Krish­na ouvre le film : « Çakya­mu­ni le soli­taire, dit Sidar­ta Gau­ta­ma le sage, dit le Boud­dah se saisit d’un morceau de craie rouge, traça un cer­cle et dit : Quand les hommes, même s’ils s’ig­norent, doivent se retrou­ver un jour, tout peut arriv­er à cha­cun d’en­tre eux, et ils peu­vent suiv­re des chemins diver­gents ; au jour dit, inex­orable­ment, ils seront réu­nis dans le cer­cle rouge. »

Le Cer­cle rouge témoigne de la fidél­ité du réal­isa­teur à cet apho­risme et donne à voir tous les ingré­di­ents du film noir à la manière de Melville : la nuit, des policiers et des truands fig­urent les bons et les méchants. Dans leur suc­ces­sion, les séquences par­al­lèles et la symétrie des plans lais­sent pressen­tir que ces hommes, dont on dresse de rapi­des por­traits, vont se ren­con­tr­er. Sans beau­coup de sus­pense, ce film som­bre et clos évoque la ques­tion de l’or­dre, de la police, de la loi et de la jus­tice dans leur rap­port avec le désor­dre et la trans­gres­sion par le crime. Sont aus­si présents les thèmes chers à Jean-Pierre Melville : l’échec, la soli­tude, la trahi­son et la faute.

Les pre­mières images rap­pel­lent le début d’Un con­damné à mort s’est échap­pé que Robert Bres­son a réal­isé qua­torze ans plus tôt : même absence de dia­logues, seule­ment les change­ments de régime du moteur. La voiture où ont pris place qua­tre hommes silen­cieux qui n’échangent entre eux que des regards fonce à toute allure dans la ville obscure. L’au­to­mo­bile trans­porte un pris­on­nier. Dans le film de Bres­son, la ten­ta­tive d’é­va­sion échoue. « Le vent souf­fle où il veut » (sous-titre du film) car c’est à l’homme de « com­mu­nier à son des­tin » (P. Teil­hard de Chardin) par le jeu de ses actes et de sa volon­té pour devenir un être libre. Dans Le Cer­cle rouge, le pris­on­nier ne tente rien dans le véhicule. C’est d’abord l’in­ter­dit de la loi qui est trans­gressé. Car le temps presse et il faut être à la gare à l’heure. Un feu de sig­nal­i­sa­tion passe au rouge à un car­refour. Le con­duc­teur décide de ne pas s’ar­rêter. « Tant pis pour le rouge, je passe », dit-il pour lui-même et pour les pas­sagers. L’ac­ci­dent est évité de justesse avec une auto­mo­bile engagée dans le car­refour. Assis à l’ar­rière, à côté de Gian Maria Volon­té, Bourvil laisse transparaître l’ex­pres­sion d’un malaise. S’il con­sent, il n’ac­qui­esce pas.

Même si le motif est com­préhen­si­ble, l’in­ter­dic­tion du feu rouge n’a pas été respec­tée. L’or­dre a été bafoué par ceux qui en sont les gar­di­ens : trans­gres­sion grave… Dès lors que tous les hommes suc­combent au viol de la loi, l’on ne saurait main­tenant être sur­pris qu’un pris­on­nier qui cherche à s’échap­per parvi­enne à le faire. Dans le train, si le pris­on­nier entravé ne dit mot, s’il ne demande rien, pas même d’être dégagé, s’il feint de dormir, c’est d’abord car il pense à s’échap­per. Entre les policiers et ban­dits qui s’af­fran­chissent de la loi, quelle dis­tinc­tion opér­er ? L’hu­man­ité. Le com­mis­saire, lié par des menottes à son pris­on­nier qu’il va livr­er à la Jus­tice, est un homme grave ain­si que le mon­tre la longue scène de la couchette. Il hésite à offrir une cig­a­rette au pris­on­nier qu’il accom­pa­gne et l’on soupçonne, sinon sa sym­pa­thie, son human­ité. De son côté, le pris­on­nier ne man­i­feste rien. Vue du dehors, la marche du train dans la nuit est comme la marche vers le des­tin respec­tif de ces deux hommes opposés l’un à l’autre. Placés côte à côte, ils illus­trent à la fois la faible dis­tance qui sépare la loi de sa trans­gres­sion et ce qui fonde leur dif­férence. Dans la suite, seul le com­mis­saire fait encore preuve d’hu­man­ité. Séparé de son pris­on­nier qui parvient à s’échap­per en sautant du train en marche, il con­sent d’un air las à la pour­suite. Mal­gré une véri­ta­ble chas­se à l’homme, la police ne reprend pas le fuyard. Cet échec paraît faire écho au malaise provo­qué par cette pour­suite d’un homme seul alors que reten­tis­sent der­rière lui les aboiements des chiens policiers. Il appelle un autre échec.

Le plan qui mon­tre un homme empris­on­né rap­pelle l’échec de la loi au tra­vers de l’échec de la prison : un pris­on­nier ne peut s’y amender dès lors que l’un des gar­di­ens lui rap­pelle la van­ité de toute ten­ta­tive de réin­ser­tion et lui pro­pose l’oc­ca­sion d’un nou­veau crime. Est-ce une fatal­ité ? L’homme est-il tou­jours mau­vais ? Cette idée jus­ti­fie l’at­ti­tude de la police. C’est à elle que revient la tâche d’ar­rêter les crim­inels. Ce que tous les hommes seraient en puis­sance. Som­mé de retrou­ver fuyard, le com­mis­saire est con­vo­qué par son directeur. Il est lui-même soupçon­né par ce dernier, por­teur d’un regard dés­abusé sur l’homme. Tout le monde est coupable… La Police est donc mue, non par un souci d’ac­tion en faveur de la jus­tice, mais par la néces­sité d’en­traver tous les hommes inex­orable­ment entraînés vers la chute. Sans même la con­fi­ance de son supérieur, le com­mis­saire est, comme tous les per­son­nages du film, un homme seul, ain­si que le prou­ve la répéti­tion des scènes de son retour à son domi­cile. Lorsqu’il ren­tre, il n’a comme seuls inter­locu­teurs que ses chats. Seul apaise­ment, le bain qu’il fait couler après une rude journée. Il fait son méti­er comme doivent le faire des policiers : avec le souci de la con­ti­nu­ité mais pas tou­jours selon des moyens recom­mand­ables.

Face au poids de cette fatal­ité, qu’un détenu en revi­enne au crime n’a rien d’é­ton­nant. Corey est un homme seul. Il « retombe » car il n’a plus rien à espér­er et il a déjà été trahi. Seul, en prison, il n’a pas reçu le sou­tien de ses ex-com­plices du crime ; plus encore, la femme qu’il aimait l’a délais­sé. De l’amour de celle-ci, il ne sub­siste que deux pho­togra­phies qu’il aban­donne au greffe de la prison. La con­fir­ma­tion de cette dou­ble trahi­son est con­fir­mée lorsque l’an­cien détenu se rend au domi­cile d’un ancien com­plice. Celui-ci tarde à ouvrir et feint la joie des retrou­vailles alors que la femme infidèle est dans son lit et qu’elle reste dis­simulée. La sit­u­a­tion traduit une idée de Melville. Ce qui a pu réu­nir des hommes, c’est moins une ami­tié que des intérêts com­muns, au moins pour un temps. Pour­suivi par la fatal­ité et par les hommes de main du ban­dit félon, Corey doit de nou­veau com­met­tre un crime. Il lui faut tuer l’un d’en­tre eux pour s’échap­per. Deux his­toires, jusque-là par­al­lèles, peu­vent se rejoin­dre. Alors qu’il se dirige en voiture vers Paris, cet ancien détenu de nou­veau crim­inel sauve le fuyard traqué par la police. Un peu plus tard, c’est le fuyard qui sauve à son tour l’an­cien détenu men­acé par ses pour­suiv­ants. Unis par la fra­ter­nité d’un mutuel sec­ours autant que par un intérêt com­mun, les deux ban­dits s’as­so­cient comme mal­fai­teurs. Ils cam­bri­o­lent la bijouterie ain­si que l’a sug­géré le gar­di­en de prison. Comme par cer­cles con­cen­triques, car ils ont besoin d’un tireur d’élite, ils font appel à un ancien de la police. Celui-ci l’a quit­tée pour avoir bas­culé du côté des crim­inels. Il est en proie aux cauchemars et sa sit­u­a­tion est celle d’un fou isolé. L’al­coolisme est la seule voie d’a­paise­ment car il s’imag­ine assail­li dans ses délires par toutes sortes d’an­i­maux hor­ri­bles.

Quel regard porter sur ce long film aux images d’hommes, tou­jours con­tre leur gré, inex­orable­ment entravés, empris­on­nés, sinon pris­on­niers d’eux-mêmes ? Dans ce dés­espoir étouf­fant où tous les hommes sont pris dans Le Cer­cle rouge de la fatal­ité qui écrase tout, quelle place pour l’e­spoir et, bien au-delà, l’e­spérance ? La mort des pro­tag­o­nistes sem­ble jeter le dernier trou­ble. À l’ex­cep­tion d’un seul tourné vers le ciel, les autres trou­vent la mort en tombant face con­tre terre. C’est au spec­ta­teur de dépass­er le jeu des acteurs pour retrou­ver l’idée dans la vérité de l’im­age. Grâce au jeu impec­ca­ble des artistes sur l’écran, « les per­son­nages exis­tent avant les acteurs », comme le fai­sait remar­quer Louis Jou­vet pour le théâtre. Il faut saisir dans ce bloc de souf­frances, de peines et de dés­espoirs, les quelques éclairs (d’idéal ou de grâce ?) capa­bles de ravir ces per­son­nages aux ténèbres de l’a­ban­don. Ces éclats de lumière sont à chercher dans de rares inter­stices. Ce peut être d’abord le mou­ve­ment hési­tant et retenu du com­mis­saire à l’é­gard du pris­on­nier qu’il accom­pa­gne. L’af­fec­tion et la ten­dresse que le polici­er porte à ses chats ne peu­vent seuls suf­fire. La révolte et la résis­tance du truand, qui se veut un ban­dit d’hon­neur en s’in­ter­dis­ant par principe de trahir ou qui refuse son con­cours au com­mis­saire, car il a con­fi­ance en son fils que la police entend impli­quer pour le faire céder, mar­quent des sur­sauts d’hu­man­ité dans ce qu’elle a de grand. L’op­ti­misme, pour ne pas dire la con­fi­ance ou la foi, pour­rait aus­si laiss­er espér­er en un amour qui ne tourne pas tou­jours mal lorsque la fidél­ité entre un homme et une femme survit par-delà les épreuves. « L’im­age » est certes hors de l’écran ; l’e­spoir porte hors du champ de la caméra, dans cette autre réal­ité que le cinéaste ne mon­tre pas mais qui, grâce à lui, se révèle. Comme en creux, timide­ment sug­géré au tra­vers des images, l’e­spoir ressort d’un regard humain du spec­ta­teur sur le film. Car ce qui porte l’e­spérance à l’œu­vre, c’est la com­pas­sion pour l’homme qui fuit, fugi­tif désar­mé, dému­ni jusqu’à se dénud­er, traqué par le grand nom­bre des policiers aidés de chiens. Sinon, à n’en pas douter, les images de cet homme, et avec lui de ces hommes exposés à la triste fatal­ité, seraient le triste spec­ta­cle du seul doute et de l’inex­orable dés­espoir. À cause de son car­ac­tère mas­sif, cette œuvre dra­ma­tique laisse para­doxale­ment entrevoir que c’est au tra­vers de quelques gestes, et grâce à eux d’abord, que peut s’in­suf­fler l’e­spoir d’une autre réal­ité, hors de cet univers obscur et clos dans lequel les hommes sont sans prise sur leur des­tin ; celle d’un monde plus lumineux régi par d’autres règles, d’autres lois. C’est dans le con­trechamp, hors de l’écran du Cer­cle rouge, dans son dépasse­ment, que des hommes – et des femmes – inven­tent et vivent jour après jour et de haute lutte une vie certes sou­vent ponc­tuée d’échecs mais aus­si jalon­née d’e­spoirs pas tou­jours déçus. Cette exis­tence se des­sine à par­tir du Cer­cle rouge. Dans ses images de la résis­tance au fatal­isme et à la séduc­tion qu’il peut sus­citer, comme en un con­tre­point. En sai­sis­sant dans les moin­dres inter­stices du film-tes­ta­ment de Jean-Pierre Melville, ces pistes qui sont autant de voies de salut, le spec­ta­teur peut imag­in­er l’homme échap­pant, par sa volon­té et ses actes que ne peut annuler la réal­ité de ses lim­ites, à l’inex­orable étreinte du Cer­cle rouge.

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