Festival du court métrage de Clermont-Ferrand 2005

Festival du court métrage de Clermont-Ferrand 2005

  • Festival du court métrage de Clermont-Ferrand 2005
  • Lieu : Clermont-Ferrand
  • Date : du 28 janvier au 5 février 2005

Festival du court métrage de Clermont-Ferrand 2005

L'enfer, c'est la fiction


L'enfer, c'est la fiction

L’an­née dernière, Math­ieu Amal­ric, alors prési­dent du jury du Fes­ti­val Inter­na­tion­al du Court Métrage de Cler­mont-Fer­rand, provo­quait un tol­lé en refu­sant d’at­tribuer le Grand Prix pour la sélec­tion française, esti­mant que celle-ci regorgeait d’œu­vres sans orig­i­nal­ité et sans audace formelle. Les films français primés en 2005 et sélec­tion­nés par la SACD lors d’une pro­jec­tion excep­tion­nelle au Ciné­ma des Cinéastes (Paris 17ème) prou­vent mal­heureuse­ment que le fes­ti­val pour­suit son déclin, excep­tion faite des courts-métrages d’an­i­ma­tion.

Per­plex­ité. C’est le sen­ti­ment que l’on ressent à l’is­sue de la pro­jec­tion de trois films primés : Dis­paru (Frédéric Weigel), La Femme seule (Brahim Fritah) et La Peur, petit chas­seur (Lau­rent Achard). Per­plex­ité car le choix de sujets soci­ologiques lourds (les SDF, l’esclavagisme mod­erne, la vio­lence famil­iale) soulig­nent sans détour les nom­breuses faib­less­es d’une mise en scène qui, au pire, se détourne du ciné­ma, au mieux, passe com­plète­ment à côté de son pro­pos.

Dis­paru, prix SACD de la pre­mière œuvre de fic­tion d’ex­pres­sion française, est un pro­jet de fin d’é­tudes et on ne voit que cela. Frédéric Weigel y dresse le por­trait de Lau­ra, 25 ans, boulever­sée d’ap­pren­dre que son père mourant, dis­paru depuis plusieurs années, était en fait sans domi­cile fixe. Bien décidée à com­pren­dre l’ex­is­tence bohème de ce père qu’elle ne croy­ait plus aimer, la jeune femme part à la ren­con­tre de ceux qui l’ont entouré, et ose enfin se rebeller en dis­ant merde autant à maman très chère qu’à son petit ami dont la seule préoc­cu­pa­tion exis­ten­tielle est de savoir si elle prend la pilule.

Entre (très) mau­vais sit­com AB et film ama­teur tourné entre potes du six­ième arrondisse­ment parisien, Dis­paru est un ovni, une œuvre inclass­able, atyp­ique car seule capa­ble de provo­quer le fou rire sur un sujet aus­si grave. Des dia­logues prob­a­ble­ment écrits à l’aide d’un manuel de psy­cholo­gie au mon­tage qui mul­ti­plie les faux rac­cords et les ellipses mal­adroites, rien n’est en mesure de relever la médi­ocrité des plans et de la direc­tion d’ac­teur, assez con­ster­nante. Et pour par­faire le tout, le jeune Frédéric Weigel a choisi un noir et blanc au gros grain somme toute assez laid pour mieux définir cette morosité ambiante que sa mise en scène n’est pas à même de pou­voir définir.

La Femme seule, Prix spé­cial du jury, est un doc­u­men­taire en forme de témoignage sur le cal­vaire de Akosse Leg­ba, Togo­laise récem­ment vic­time d’esclavagisme mod­erne sur le ter­ri­toire français. De la jeune femme, dont le vis­age n’est révélé que lors des toutes dernières min­utes du film, nous ne con­naîtrons avant tout que la voix et les con­tours du corps. Le réal­isa­teur, cer­taine­ment dans un souci de pudeur, a choisi de filmer les espaces vides d’un apparte­ment vidé de toute présence. Mais la froideur des plans tout en lignes de fuite et les rac­cour­cis visuels par­fois dis­cuta­bles (les pieds d’une chaise ou un radi­a­teur d’ap­parte­ment rap­pel­lent la forêt trop­i­cale et les per­cu­tions loin­taines) sont autant de points par lesquels le réal­isa­teur, Brahim Fritah, s’éloigne de ce sujet déli­cat.

Lim­ité au témoignage décousu de la jeune immi­grée, le film ne for­mule aucune ques­tion per­ti­nente en n’ex­ploitant que l’aspect pathé­tique de cette con­di­tion. Plutôt que de s’in­ter­roger sur les raisons d’une telle dérive et de faire de ce pro­jet une allé­gorie pas­sion­nante sur les rap­ports nord-sud, La Femme seule est une illus­tra­tion dépourvue du moin­dre relief quand bien même le sujet aurait exigé une approche per­ti­nente et inci­sive.

La Peur, petit chas­seur, Grand Prix et Prix de la presse, est prob­a­ble­ment l’un des courts-métrages les moins coû­teux de toute l’His­toire du ciné­ma. À la cam­pagne, un petit garçon s’en­nuie, appelle sa mère restée dans la mai­son. Elle sort un temps, pour éten­dre le linge, mais le retour du père vio­lent, en hors-champ, l’oblige à ren­tr­er pré­cipi­ta­m­ment. Le petit garçon, resté à l’ex­térieur, entend, impuis­sant, les cris de sa mère, puis se ras­soit, silen­cieux. En un seul plan fixe de huit min­utes trente, Lau­rent Achard s’at­taque à un sujet tout aus­si déli­cat que les deux précé­dents, à savoir la vio­lence con­ju­gale et les trau­ma­tismes vécus par les enfants, sou­vent témoins.

Or, lui aus­si ne pose aucune ques­tion per­ti­nente. En plaçant sa caméra au fond du jardin, adop­tant le point de vue de l’en­fant, le réal­isa­teur pense sug­gér­er l’hor­reur de ce quo­ti­di­en morne qui, for­cé­ment, n’ex­iste que dans les maisons gris­es des milieux les moins favorisés. Le choix dis­cutable d’une cer­taine dis­tan­ci­a­tion démon­tre, une fois de plus, que ces appren­tis réal­isa­teurs ne sont pas en mesure de se met­tre à hau­teur de leur sujet, trans­for­mant leur ambi­tion en pré­ten­tion mal­v­enue.

Signe d’ap­par­te­nance, Prix du pub­lic et Lion d’ar­gent du meilleur court-métrage à Venise 2004, souf­fre d’un cer­tain déséquili­bre formel mais s’of­fre un luxe que beau­coup d’autres courts pour­raient lui envi­er : l’hu­mil­ité. En abor­dant le prob­lème, égale­ment douloureux, de la cir­con­ci­sion, le réal­isa­teur tunisien Kamel Cherif a choisi le ton de la comédie pour human­is­er son pro­pos, priv­ilé­giant sys­té­ma­tique­ment l’ab­surde et le rocam­bo­lesque.

À tra­vers l’his­toire d’Ali, jeune garçon qui fugue au moment même de son opéra­tion, le film s’in­ter­roge, non moins sans une cer­taine amer­tume déguisée, sur les tra­di­tions ances­trales de la cul­ture musul­mane, mais aus­si sur les dif­fi­cultés que ren­con­trent les immi­grés lors de leur inté­gra­tion dans un pays étranger. Cette œuvre, aus­si légère sem­ble-t-elle, a fait l’ob­jet d’une répres­sion extrême­ment féroce en Tunisie où l’équipe du film a subi toutes sortes de vio­lences incom­préhen­si­bles – la sœur du réal­isa­teur est par ailleurs décédée des suites de ses brûlures – alors que ce court-métrage, qui ren­con­tre un vif suc­cès dans la majeure par­tie des fes­ti­vals, n’a pas de voca­tion pam­phlé­taire par­ti­c­ulière.

Les deux courts-métrages d’an­i­ma­tion, quant à eux, se démar­quent totale­ment de cette ten­dance soci­ol­o­gisante et témoignent d’une très belle inven­tiv­ité. Signes de vie d’Ar­naud Demuynk, Prix SACD du meilleur film d’an­i­ma­tion, est l’his­toire d’une jeune femme mar­quée par le deuil qui décide de se jeter du haut d’une falaise. Plutôt que d’ex­ploiter mal­adroite­ment le pathé­tique de la sit­u­a­tion, Arnaud Demuynk orchestre une série de saynètes toutes plus tra­vail­lées les unes que les autres. En tra­vail­lant sur les con­trastes de lumières, sur les couleurs aux tons pas­tel, le réal­isa­teur sem­ble diluer cette tragédie somme toute assez clas­sique dans un espace temps indéfi­ni, impal­pa­ble.

La grande poésie qui se dégage de ce court remar­qué au denier fes­ti­val de Cannes témoigne juste­ment de l’ef­fer­ves­cence créa­trice qui habite aujour­d’hui le domaine de l’an­i­ma­tion. L’œu­vre d’Arthur de Pins, La Révo­lu­tion des crabes, Men­tion spé­ciale du jury nation­al, n’en est que la grande con­fir­ma­tion. En peignant le quo­ti­di­en des Pachy­grap­sus Mar­mora­tus, plus com­muné­ment appelés « crabes dépres­sifs », ce très court chef d’œu­vre doté d’un humour féroce offre une mag­nifique allé­gorie sur la con­di­tion de l’homme mou­ton inca­pable de dévi­er de sa tra­jec­toire ini­tiale.

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